
Chapitre 1 : Rappel Historique Chapitre 2 : Interprétation du Mandat Chapitre 3 : Méthodologie Chapitre 4 : Analyse chronologique des Violations des droits de l'homme sous le régime de facto Chapitre 5 : Présentation Générale des Cas C. Les Enquêtes spéciales
1. Violences contre les Femmes
2. Résumé du Rapport de l'Equipe d'Anthropologie médico-légale
3. La Répression contre les Médias et les Journalistes
1. Période du 29 septembre au 31 décembre 19914. Le Massacre à Raboteau
2. Année 1992
3. Année 1993
4. Période du 1er janvier au 15 octobre 1994
Conclusions et recommandationsChapitre 6 : Modèle et Pratiques de la Répression Chapitre 7 : Les Structures de la Répression Chapitre 8 : Des Recommandations
"Je n'ai jamais connu une tentative aussi intense de destruction du réseau de communication à travers le pays et une tentative aussi intense d'occuper le lieu de communication pluraliste, de bas en haut, par une entreprise propagandiste, mensongère, et diffamatoire."
(Déclaration de Michael Norton, correspondant en Haïti de l'Associated Press, à l'occasion de la journée interaméricaine de la presse le 7 juin 1992. Cité par l'Agence haïtienne de presse dans son rapport "La presse sous la mitraille", Éditions du CIDIHCA, Montréal, 1992).
Le régime issu du coup d'État du 29 septembre 1991 ne pouvait tolérer une presse libre et indépendante. Le contrôle de la production et de la diffusion de l'information ainsi que l'éradication de toute pensée critique fut l'un des objectifs stratégiques des putschistes durant leur mainmise sur l'appareil d'État. Tout au long de cette période, les journalistes furent régulièrement soumis à des intimidations, menacés, pourchassés, détenus, torturés, battus, ou assassinés, même hors du territoire national. Nombre d'entre eux se trouvèrent dans l'obligation de s'exiler ou de prendre le maquis. Ceux qui firent le choix de poursuivre leurs activités durent le faire dans des conditions extrêmement difficiles, en se cachant ou en dissimulant leur véritable profession. Afin de continuer à exister, la plupart des médias furent contraints de pratiquer l'autocensure. Aucun des gouvernements de facto qui se sont succédés n'a réalisé d'enquêtes sur les graves violations commises envers les journalistes ni pris les mesures nécessaires pour assurer leur sécurité.
Dans un pays où le taux d'analphabétisme est d'environ 85 %, les radios constituent la principale source d'information de la population. Aussi, ces médias devinrent les cibles privilégiées du pouvoir de facto entre le 29 septembre 1991 et le 15 octobre 1994. Le paroxysme de la répression contre les stations de radios fut atteint durant les premiers mois du coup d'État. Mitraillage des locaux, destruction et vol de matériel, meurtres, agressions, délations de journalistes sur la radio et la télévision nationales contrôlés par les putschistes, et circulation de listes noires comprennent des noms de journalistes... Des journalistes étrangers furent également menacés et molestés, dans certains cas leur matériel fut détruit ou confisqué. D'autre part, il faut signaler les nombreuses agressions contre les vendeurs de journaux, en particulier de l'hebdomadaire en langue créole Libète, qui se traduisirent par des bastonnades et des détentions.
Au total, le bilan de la répression contre les médias et les journalistes haïtiens entre le 29 septembre 1991 et le 15 octobre 1994 est le suivant : cinq (5) journalistes assassinés, dont un à Miami (États-Unis) ; une (1) disparition ; plus de soixante (60) détentions plus ou moins brèves (la moitié au moins accompagnées de sévices physiques) ; une trentaine de journalistes contraints à la clandestinité ou à l'exil ; onze (11) stations de radios attaquées ou saccagées.
Outre les violations systématiques de la liberté de la presse et de la liberté d'expression durant l'ère putschiste, notons enfin la violation du droit fondamental à l'information, caractérisé par des assassinats, des emprisonnements, et le harcèlement de personnes dont le seul délit était d'écouter les émissions de radios jugées subversives par le pouvoir, comme la Voix de l'Amérique ou Radio Enriquillo, basée en République dominicaine. Les violations de ce type ne sont pas inventoriées dans ce chapitre.
Cette enquête ne répertorie pas tous les cas de violations commises envers les médias et les
journalistes durant la période putschiste. Elle représente une synthèse des cas les plus graves.
h2>Méthodologie
Ce rapport a été réalisé principalement à partir de sources secondaires dont les références sont indiquées à la fin du document. Les informations contenues dans ce rapport proviennent de sources concordantes dûment vérifiées et confrontées les unes aux autres. Les sources primaires sont rares, car très peu de journalistes sont venus témoigner à la Commission nationale de vérité et de justice (CNVJ). Signalons néanmoins que le Groupe de réflexion et d'action pour la liberté de la presse (Gralip) a élaboré spécialement pour la CNVJ un document relatif aux diverses violations intervenues à l'encontre des journalistes et des médias durant la période putschiste. Le rapport est divisé en quatre parties : période du 29 septembre au 31 décembre 1991, année 1992, année 1993, et période du 1er janvier au 15 octobre 1994. Afin de faciliter la lecture et d'éviter les répétitions, les dates indiquées dans chacune des parties se réfèrent uniquement au jour et au mois des événements mentionnés. L'année des faits répertoriés est signalée au début de chaque chapitre. D'autre part, nous avons évité de préciser les sources d'information pour chaque cas de violation signalé, au risque d'avoir plusieurs pages d'annotations, pour énumérer en annexe nos sources de manière générale. Les seuls renvois à des sources précises concernent certains faits particuliers (voir les notes à la fin de l'enquête).
Dès le premier jour du putsch, à Port-au Prince, les militaires prennent le contrôle de la radio et de la télévision nationales, brouillent les émissions venant de l'étranger et entreprennent la destruction de certaines stations de radios privées. Le 30 septembre, Radio Cacique est saccagée par les militaires et se trouve dans l'impossibilité d'émettre. Radio Caraïbes et Radio Haïti Inter sont mitraillées par les militaires et sont obligées de stopper leur programmation. Le même jour, le transmetteur et l'antenne de Radio Plus sont endommagés par des inconnus. Le 4 octobre, les studios de la radio protestante Radio Lumière sont dévastés par les militaires qui mitraillent les locaux et sabotent le matériel. Après avoir essuyé des coups de feu le 30 septembre, Radio Antilles International est vidé de son matériel les 15 et 18 octobre par des civils armés. A la mi-décembre, c'est au tour de Radio Galaxie d'être saccagée et pillée par des soldats armés. Le 21 décembre, Radio Résistance Lavalas (pro-Aristide), qui émet clandestinement, subit un assaut des militaires. Une grosse partie du matériel est confisqué.
Certaines stations de radios ne sont pas attaquées, mais sont l'objet de menaces de la part des militaires, comme Radio Métropole et Radio Tropic FM. Plusieurs journalistes de ces radios sont détenus illégalement, molestés, ou battus. La direction de Radio Soleil, la radio de la hiérarchie catholique haïtienne, prend ouvertement position pour les autorités de facto issues du coup d'État, et demande à ses correspondants locaux de contacter les autorités militaires avant de diffuser des informations sur leurs régions respectives. Plusieurs journalistes préféreront arrêter de travailler pour Radio Soleil plutôt que de se conformer à ces consignes.
La radio et la télévision nationales, dont les programmations sont assurées par des militaires, sont systématiquement utilisées à des fins de propagande par les putschistes. Les 15, 16 et 17 décembre, Radio Nationale reprend un communiqué de la station clandestine Radio VSN (Volontaires de la sécurité nationale, pro-duvaliéristes) sur ses ondes. Ce communiqué cite les noms d'une centaine de personnes, incluant 11 journalistes, qui doivent être éliminées , et, dans certains cas, diffuse les adresses ainsi que les numéros de téléphones des individus concernés.
En octobre, la chaîne de télévision privée PVS-Antenne 16 cesse d'émettre sous la pression des militaires. Au mois de décembre, Télé Haïti, une autre télévision privée par câble diffusant un journal quotidien, est contrainte de suspendre pendant deux mois son programme d'informations locales - déjà interrompu lors du coup d'État - après avoir été menacée par les militaires.
En province, Radio Tèt Ansanm, située à Jérémie (département de la Grande Anse), est attaquée le 29 octobre par des soldats qui détruisent le transmetteur de la station et volent du matériel. Le même mois, des individus non identifiés pillent l'équipement de Radio Voix du Nord, basée au Cap-Haïtien (département du Nord). RDCJ, une radio de Cayes-Jacmel (département du Sud-Est) émettant sur ondes courtes, est fermée par les militaires. Dans tous les départements, la majorité des journalistes sont harcelés par des militaires ou des attachés et sont obligés de se cacher. La plupart des stations de radios arrêtent leurs émissions ou pratiquent l'autocensure.
Le Nouvelliste et Le Matin, deux quotidiens publiés à Port-au Prince, cessent de paraître pendant quelques jours immédiatement après le coup d'État militaire, mais reprennent leurs activités durant la première quinzaine du mois d'octobre. Le premier observe une neutralité proche de la complaisance, tandis que le second affiche des positions pro-putschistes. Les hebdomadaires indépendants Balance Magazine et Libète, ce dernier étant un journal en langue créole, sont placés dans une situation où il leur est impossible de travailler à cause de la répression qui sévit dans le pays. Balance Magazine ne reparaîtra plus. Libète sera diffusé à nouveau en décembre 1992. Les mensuels en créole Bòn Nouvèl et Boukan continueront de paraître, mais auront des difficultés de distribution. Les hebdomadaires Haïti en Marche et Haïti Progrès, publiés respectivement à Miami et à New York (États-Unis), circulent clandestinement dû à leurs prises de position anti-putschistes. Les vendeurs trouvés en possession de ces journaux sont battus par les soldats, et le fait d'avoir un de ces hebdomadaires constitue un motif d'arrestation. Au contraire, le journal Haïti Observateur, autre hebdomadaire édité à New York et résolument anti-Aristide, sinon favorable aux autorités de facto, est facilement disponible. Le journal gouvernemental L'Union change de nom et paraît sous le titre de L'Union pour la réconciliation nationale. Il devient l'instrument de propagande des putschistes.
De nombreux bulletins et de journaux clandestins, à diffusion restreinte, fleuriront sous le règne des putschistes afin de combler le vide de l'information généré par la répression des journalistes, la propagande officielle et la censure omniprésente. Citons, entre autres : Haïti résistance et démocratie ; Kawoutchou ; Rezistans peyizan ; Vwa pa nou ; Barikad ; Bonjou lespwa ; Enterè pèp ; Jistis pou tout moun ; Mawon ; Koulin ; Pikan wouj ; Kalbas gran dyòl.
En octobre 1991, à trois reprises, des soldats en uniformes font une perquisition dans les anciens locaux de l'Agence haïtienne de presse (AHP) à Port-au-Prince, l'unique agence de presse du pays. Cependant l'AHP avait déménagé le mois précédent. L'AHP reprendra ses activités en février 1992, après quatre mois d'interruption. A partir de cette date et jusqu'en janvier 1993, l'agence fonctionnera de manière semi-clandestine au domicile de Georges Venel Remarais, le directeur général de l'AHP. Le 13 novembre, un groupe de personnes qui se prétendent journalistes, accompagnées de deux soldats (1) [les notes se trouvent à la fin de l'enquête], pénètrent de force dans le local de l'Association des journalistes haïtiens (AJH). Ces individus emportent des dossiers et du matériel appartenant à l'association. Un nouveau comité directeur de l'AJH est proclamé de façon arbitraire. Les responsables initiaux de l'AJH fuient le pays ou choisissent la clandestinité.
A un moindre degré, les médias et les journalistes étrangers ne sont pas épargnés par la répression qui frappe le pays. Radio Enriquillo, qui diffuse des émissions en créole à partir de la République dominicaine, est périodiquement brouillée par les militaires qui font tourner à vide les émetteurs de Radio Pétionville. Radio France Internationale Haïti reçoit des menaces des militaires et supprime son volet d'information sur Haïti. Le 4 octobre, Lee Hockstader, Peter Katel et Anne-Marie O'Connor, correspondants respectivement du Washington Post, de Newsweek, et de Cox Newspapers, sont interpellés par des soldats alors qu'ils sont en train d'interviewer des gens dans le quartier de Carrefour à Port-au-Prince. Les militaires les escortent jusqu'à leur voiture et déchirent leurs notes.
Pendant le mois d'octobre, Dominique Levanti, chef du bureau de l'agence France Presse à Port-au-Prince, reçoit de nombreuses menaces téléphoniques anonymes à son domicile. Le 12 novembre, au quartier Carrefour Feuilles, des militaires s'emparent du matériel de la correspondante en Haïti de l'agence Reuter, Edwige Balutansky, et déchirent sa carte de presse. Le même jour, Luciana Gianni, une journaliste italienne indépendante, est arrêtée avec d'autres journalistes haïtiens par des soldats. Elle sera libérée le même jour mais ses notes seront confisquées. Le 15 décembre, Poliver Ellerodt et Raymond Schultz, reporters pour la télévision allemande Zweltes Deutsches Fernsehen (ZDF), sont détenus pendant deux heures dans un poste de police de Port-au-Prince après avoir filmé une manifestation en faveur du gouvernement de facto.
De nombreux journalistes haïtiens travaillant pour des médias étrangers ont été victimes d'exactions et d'arrestations illégales. Le 8 octobre, un photographe de l'Agence France Presse, Thony Bélizaire, est victime d'une bastonnade administrée par un attaché. Bélizaire couvrait la manifestation organisée contre l'arrivée d'une délégation de l'Organisation des États américains (OEA). Le 12 novembre, Jean-Robert Philippe, correspondant pour le service créole de La Voix de l'Amérique (VOA), est arrêté et molesté, ainsi que d'autres journalistes, par des militaires, alors qu'il assiste à une conférence de presse organisée par la Fédération nationale des étudiants haïtiens. Il sera détenu pendant plusieurs jours. Arlette Josué, autre correspondante de la VOA, est arrêtée et brutalisée le 23 novembre par des soldats du district militaire de Delmas 33 alors qu'elle effectue un reportage devant l'ambassade du Canada. Après avoir été frappée à plusieurs reprises, elle est transférée à Delmas 33 où elle est interrogée et sermonnée par le capitaine de police avant d'être relâchée le même jour. Norluck Dorange, journaliste de l'hebdomadaire Haïti en Marche, est arrêté par la police et détenu pendant deux heures alors qu'il couvre une manifestation pro-gouvernementale le 15 décembre.
Jacques Gary Siméon, connu sous le pseudonyme de Jacky Caraïbe, propriétaire et directeur de Radio Caraïbes, est enlevé à son domicile par une dizaine de militaires dans la nuit du 29 au 30 septembre après avoir été frappé violemment en présence de sa famille. Jacques Gary Siméon a été retrouvé dans la journée du 30 dans le district de Delmas 31 à Port-au-Prince. Son corps était criblé de balles et affreusement mutilé. Sa langue avait été coupée, ses yeux arrachés, et ses dents cassées. Aucune enquête sur ce meurtre n'a été ouverte par les autorités de facto.
Le 7 décembre, Guy Laraque, généralement connu sous le pseudonyme de Jeff Hell, poète et commentateur pour le quotidien Le Nouvelliste, est tué par balles dans sa voiture. Le ou les tueurs n'ont pas été identifiés. Aucune enquête n'a été menée sur cet assassinat.
Le 26 décembre, le corps de Montlouis Lhérissé, un caméraman de la télévision nationale, est retrouvé criblé de balles à Titanyen, un dépotoir situé au nord de Port-au-Prince. Lhérissé avait disparu depuis le 23 décembre après avoir assisté à la soirée commémorant le douzième anniversaire de la télévision nationale. Avant sa disparition, Lhérissé aurait été harcelé durant plusieurs semaines par le directeur de la télévision de l'époque, Emmanuel Ménard, qui lui reprochait ses affinités politiques pro-Aristide, ainsi que d'avoir aidé le ministre de l'Information du gouvernement constitutionnel, Marie-Laurence Jocelyn Lassègue, à se réfugier à l'ambassade des États-Unis. Pour le sanctionner, la voiture de fonction du journaliste lui avait été retirée. Lhérissé avait aussi été accusé d' espionnage , et convoqué par la police pour qu'il s'explique sur des copies de cassettes concernant des violations des droits de l'homme, commises par les autorités de facto, qu'il aurait effectuées pour le ministre cité. Aucune enquête n'a été ouverte sur l'assassinat de Montlouis Lhérissé.
DisparitionFélix Lamy, journaliste et codirecteur de Radio Galaxie, est enlevé le 10 décembre au soir par sept soldats armés qui sabotent également les installations de la station de radio. Dans la soirée, Lamy avait lu une dépêche de l'agence de presse Inter Press Service (IPS) faisant état de la rétrogradation du chef de la police de Port-au-Prince, Joseph Michel François. Après lecture de cette dépêche, Lamy avait reçu des menaces par téléphone. Félix Lamy n'a jamais été retrouvé. En mai 1992, Amnesty International a donné trois versions, provenant de sources différentes, relatives au sort de Lamy. La première source rapporte que Lamy aurait été emmené dans un état de santé précaire, après avoir été battu, à la troisième compagnie de police de Port-au-Prince, dite la Cafétéria , et qu'il serait mort par la suite. Une autre source mentionne qu'il était déjà mort en arrivant là. La troisième source affirme que Lamy aurait été tué au poste de police du Portail Saint Joseph à Port-au-Prince. Aucune de ces allégations n'a pu être vérifiée. Les autorités de facto n'ont pas ouvert d'enquête sur la disparition de Félix Lamy.
TorturesLe 9 novembre, Jean-Mario Paul, correspondant de Radio Antilles Internationale à Petit-Goâve (département de l'Ouest) est appréhendé à Port-au-Prince par une dizaine de militaires armés et est conduit au Service antigang de la police de Port-au-Prince où il est insulté et battu. Le 1er octobre, Paul avait dû fuir Petit-Goâve après que des soldats eurent incendié sa maison en l'accusant d'avoir lui-même mis le feu au poste de police et au tribunal de Grand-Goâve (ville voisine de Petit-Goâve), le 30 septembre, lors d'une manifestation contre le coup d'État. Jean-Mario Paul couvrait la manifestation pour la radio quand la foule entreprit d'incendier le poste de police et le tribunal.
Le 11 novembre, Paul est transféré à la caserne de Petit-Goâve. D'après le témoignage du journaliste, il sera sévèrement battu le jour suivant dans le bureau du commandant du sous-district, en présence du commandant du district (3). Il sera notamment piétiné et subira la torture du djak, où un morceau de bois est placé derrière les genoux et dans le creux des coudes de la victime attachée, qui, incapable de bouger, est ensuite rouée de coups. A la suite de ces mauvais traitements, Jean-Mario Paul sera dans l'impossibilité de se tenir debout et passera quinze jours allongé sur le ventre. Paul sera brièvement admis à l'hôpital pendant le mois de décembre, avant d'être renvoyé dans sa cellule pour des raisons de sécurité , selon les autorités de facto. Il sera encore battu par la suite.
Durant les mois de décembre 1991, de janvier et de février 1992, l'avocat de Jean-Mario Paul ne sera pas autorisé à venir le voir. Malgré l'accord écrit du procureur local, les autorités de la caserne refuseront également à deux délégués d'Amnesty International de lui rendre visite. Après des mois de détention illégale, Paul est finalement inculpé le 20 février par le juge d'instruction de Petit-Goâve pour avoir incendié le poste de police et le tribunal de paix de Grand-Goâve, volé des armes et des munitions, pillé la maison d'un soldat, et avoir incité à la violence. Le 2 avril, Jean-Mario Paul est transféré au pénitencier national de Port-au-Prince. Suite à la procédure en appel engagée par son avocat, Paul est relâché le 29 avril 1992 sur décision de la Cour d'appel qui rend une ordonnance de non-lieu pour insuffisance de preuves. Tout au long de sa détention à la caserne de Petit-Goâve et à la prison centrale, Paul a été battu et victime de mauvais traitements. Après sa libération, le journaliste s'est réfugié aux États-Unis.
Arrestations et détentionsDès les premières heures du coup d'État, le 29 septembre au soir, Michel Favard, le directeur de Radio Nationale, est arrêté par des militaires armés après avoir annoncé sur les ondes qu'un putsch est en cours et appelé la population à se mobiliser pour sauvegarder la démocratie. Michel Favard sera incarcéré pendant deux jours dans un poste de police avant d'être relâché le 1er octobre. Au cours de sa détention, Michel Favard sera soumis à des insultes et menacé d'exécution.
Le 11 octobre, Patrice Cadet et Makza Métellus, respectivement correspondants de Radio Haïti Inter et de Radio Soleil à Petit-Goâve, sont arrêtés par des militaires conduits par le commandant du sous-district de Petit-Goâve (4), et conduits à la caserne de la ville. Pendant leur détention, les journalistes seront frappés à coups de pieds et à coups de crosse de fusils. Ils seront relâchés le 15 octobre et fuiront la ville. Le 14 octobre, Yves-Marie Jasmin, journaliste à Radio Nationale, est arrêté par des soldats à Port-au-Prince. Il est détenu pendant quatre heures durant lesquelles il est interrogé sur ses activités. Nicolas Fleuranvil de Radio Nationale et Masner Bauplan de Radio Haïti Inter sont interpellés par des militaires à Mirebelais (département du Centre), le 1er novembre, et sont conduits à la caserne de Hinche. Ils sont relâchés le lendemain matin.
Le 14 novembre, Claudy Vilmé, photographe pour le magazine Haïti Relais, est kidnappé à Port-au-Prince par des hommes en civils qui le frappent et le menacent dans leur véhicule. Ces individus exigent que Vilmé leur donne l'adresse privée de Clarence Renois, journaliste à Radio Métropole. Vilmé est relâché le même jour et son matériel photographique est détruit. Le 26 novembre, à Jacmel (département du Sud-Est), Wildner Thibaud, correspondant de Radio Soleil et de la VOA, est arrêté par les militaires et incarcéré pendant plusieurs heures à la caserne de la ville où il est menacé et molesté. Le jour suivant, Luc François et Nicole Bélune, respectivement journalistes à Radio Haïti Inter et à Radio Galaxie, sont également détenus une journée entière. Luc François sera contraint plus tard de quitter le pays.
MenacesDès le 30 septembre, Milcéus Gaspard et Marc-André Raphaël, correspondants de Radio Soleil dans le département de l'Artibonite, entrent dans la clandestinité après avoir appris que des militaires les recherchent pour les tuer. Le 1er octobre, quatre soldats armés font irruption au domicile de Simon Joseph Flambert, correspondant de Radio Soleil à l'île de la Gonâve (département de l'Ouest). Absent ce jour là, Flambert est contraint de quitter l'île avec sa femme et ses enfants. Sylvain Chanel, journaliste à Radio Haïti Inter, est obligé de faire de même le 6 octobre après avoir appris que les militaires le recherchent.
Les 15, 16, et 17 décembre, la station de radio clandestine Radio VSN (voir partie 1.1.) diffuse un appel exhortant à l'élimination d'une centaine de personnes, dont 11 journalistes. Un appel similaire est diffusé par Radio Nationale. Les journalistes visés sont les suivants : Pierre Clitandre (ancien directeur du quotidien gouvernemental L'Union sous le président Aristide) ; Dominique Constant (ancien directeur de l'information au ministère de l'Information); Marvel Dandin (ancien directeur de la télévision nationale et co fondateur du Groupe Kiskeya, une association de journalistes diffusant des émissions sur Radio Plus) ; Jean Dominique (directeur de Radio Haïti Inter) ; Benjamin Dupuy (directeur de l'hebdomadaire Haïti Progrès) ; Marcus Garcia (directeur de l'hebdomadaire Haïti en Marche) ; Clifford Hans Larose (ancien directeur du Bureau de l'information pour les provinces au ministère de l'Information) ; Pierre-Louis Jean Ellie (Radio Antilles Internationale) ; Michèle Montas (Radio Haïti Inter) ; Lilianne Pierre-Paul (co fondatrice du Groupe Kiskeya) ; et Jacques Sampeur (propriétaire et directeur de Radio Antilles Internationale).
ExilsJean Dominique, le directeur de Radio Haïti Inter, et son épouse Michèle Montas, également journaliste sur cette station, sont contraints de fuir Haïti le 31 décembre face aux menaces qui pèsent sur eux. Ils sont retenus à l'aéroport pendant plus d'une heure par des agents du gouvernement qui veulent les interroger. Ils sont finalement libérés et autorisés à partir après le tollé diplomatique provoqué par leur arrestation.
En 1992, la répression continue de frapper la presse indépendante. Nombre de journalistes sont victimes d'arrestations illégales, d'intimidations, et de mauvais traitements. Un journaliste est tué dans des circonstances qui ne seront jamais éclaircies. D'autres journalistes sont contraints à l'exil. Sur les neuf radios attaquées juste après le coup d'État (voir partie 1.1.), seules Radio Caraïbes, Radio Lumière, et Radio Plus reprennent leurs émissions, respectivement en février, en juin, et en juillet. Toutefois, Radio Lumière cesse à nouveau d'émettre le 4 août après le meurtre de son ancien directeur, Robinson Joseph (voir partie 2.3.). Durant l'année 1992, une nouvelle station de radio privée, Radio Transdigital, sera créée à Hinche (département du Centre). La quinzaine de radios qui opèrent pendant cette période observent une autocensure de fait.
Radio Nationale, la radio d'État contrôlée par les putschistes, est particulièrement virulente à l'encontre des journalistes de la radio Tropic FM, appelant même à la destruction de la radio. Suite à de nombreuses menaces, Tropic FM interrompt la diffusion de nouvelles locales, durant plusieurs jours, au mois d'avril. La télévision nationale continue à se faire l'instrument de propagande des putschistes. Télé Haïti, contrainte à l'autocensure depuis le coup d'État, est néanmoins soumise à de fortes pression de la part des militaires. Au mois de mars, ces derniers exigent que la station de télévision leur remette la cassette d'un reportage mentionnant divers cas de répression militaire au Borgne (département du Nord).
Le 3 février, le ministère de l'Information du gouvernement de facto publie un communiqué invitant les journalistes à remplir les formalités d'accréditation et de retirer leurs cartes de presse auprès dudit ministère, seule condition qui peut garantir leur libre fonctionnement . Le 8 mai, Gérard Bissainthe, ministre de facto de l'Information, exhorte les journalistes travaillant en Haïti à cesser d'utiliser l'expression de facto pour caractériser les autorités de facto.
Les autorités de facto ont exercé de fortes pressions sur le gouvernement dominicain pour que ce dernier oblige Radio Enriquillo, basée dans la ville de Tamayo, non loin de la frontière haïtiano-dominicaine, à arrêter ses émissions quotidiennes en créole à destination d'Haïti. Radio Enriquillo diffusait des bulletins d'information réguliers sur la situation politique et des droits de l'homme prévalant en Haïti. La radio dominicaine était fréquemment brouillée à Port-au-Prince (voir partie 1.3.). Le 14 février, Leopoldo Nuñez Santos, directeur général des télécommunications dominicaines, ordonne à Radio Enriquillo de s'abstenir de transmettre des programmes en créole sous peine d'interdiction. A la suite de cela, les animateurs de la radio décident de faire chanter les bulletins d'information en langue créole, ce à quoi les autorités dominicaines répondent le 14 juillet par l'ordre de stopper tout type de programme en créole . Ainsi s'arrêteront les émissions de Radio Enriquillo destinés aux Haïtiens.
Les américains Allan Tomlinson et Nathaniel Sheppard, respectivement journalistes pour la National Public Radio et le Chicago Tribune, sont arrêtés par des militaires le 13 février à Sainville en compagnie de deux interprètes et d'un guide haïtiens pendant qu'ils effectuent une enquête sur l'incendie d'une centaine de maisons de paysans par les militaires. Menacés de mort par deux chefs de section, ils sont conduits à la prison du Borgne (département du Nord) et relâchés le même jour. Le 11 mai, le correspondant de l'Agence France Presse en Haïti, Dominique Levanti, est convoqué sans motif au ministère de l'Information. On lui retire son passeport et sa carte de presse. Ceux-ci lui seront rendus le 23 juin. Bernard Diederich, correspondant de Time Magazine, est arrêté le 26 mai à Raboteau (département de l'Artibonite) en compagnie de quatre journalistes de la télévision américaine ABC. Ils sont amenés à la caserne des Gonaïves et libérés le même jour.
Des journalistes haïtiens travaillant pour des médias étrangers ont été également victimes d'arrestations illégales et de mauvais traitements. Le 7 janvier, Thony Bélizaire et Evans Gabriel, respectivement photographe à l'Agence France Presse et correspondant de WKAT, une radio basée à Miami, sont molestés par des individus alors qu'ils couvrent une manifestation contre l'embargo et le retour d'Aristide à Port-au-Prince. Serge Simon, ancien employé au ministère de l'Information jusqu'au coup d'État et correspondant d'une station de radio située à Orlando (Floride), est enlevé dans la rue le 22 février par quatre individus en civil armés qui lui bandent les yeux et le bâillonnent. Simon sera retenu plusieurs heures en captivité, durant lesquelles il sera sévèrement battu. Deux jours plus tard, des inconnus tireront sur sa maison. Serge Simon quittera Haïti par la suite.
Le 10 avril 1992, Thony Bélizaire est de nouveau interpellé par trois civils armés alors qu'il couvre une manifestation en faveur du président Aristide. Les hommes le conduisent au Service antigang de Port-au-Prince où il est enfermé durant plus de deux heures dans une cellule avant d'être libéré sans explications. Joseph Guyler Delva, correspondant de la VOA et du Christian Science Monitor, est violemment frappé par des policiers en uniformes et en civil dans l'après-midi du 22 mai alors qu'il couvre une manifestation anti-putschiste organisée par les élèves de plusieurs lycées de Port-au-Prince. Son matériel est confisqué. Un autre correspondant de la VOA, Jean-Marc Blanc, est appréhendé le 12 novembre par la police pendant un rassemblement contre la répression organisé par les étudiants près de la Faculté des sciences humaines. Il est conduit sans ménagement au Service antigang de Port-au-Prince en compagnie d'un journaliste de Radio Métropole. Leurs cartes de presse sont confisquées et leur matériel saccagé.
Le 3 août, Robinson Joseph est tué d'une balle dans la tête par un officier de police à un barrage de l'armée à Port-au-Prince. Robinson Joseph avait travaillé pour Radio Lumière pendant dix-sept ans. Il avait été le directeur de la station entre 1989 et 1991 avant de devenir directeur de programme pour World Concern, une organisation humanitaire. Cependant, Joseph était resté consultant extérieur pour Radio Lumière. Selon la police, Robinson Joseph aurait essayé de fuir pour éviter le contrôle. D'après le passager de la voiture qui se trouvait avec Joseph au moment des faits, ce dernier aurait simplement voulu éviter l'embouteillage résultant du barrage. Une enquête a été ouverte par les autorités de facto, qui n'a pas donné de suite.
Le 17 août, Clifford Larose, ancien journaliste à la revue Balance Magazine et responsable des bureaux régionaux du ministère de l'Information sous le président Aristide, est attaqué par trois civils en armes et blessé par balles. Larose entre dans la clandestinité.
Arrestations et détentionsLe 23 janvier, Yvon Marcellus, correspondant de Radio Haïti Inter à Arcahaie et Cabaret (département de l'Ouest), est arrêté par la police et emmené à la caserne de Cabaret. Il sera détenu jusqu'à la fin du mois sans motif d'inculpation. Le 30 janvier, des policiers tentent d'interpeller Tony Vernio, correspondant de Radio Haïti Inter à Port-de-Paix (département du Nord-Ouest), mais celui-ci parvient à s'enfuir non sans essuyer plusieurs coups de feu. Vernio prendra le maquis jusqu'à la fin du mois de septembre 1994. Jean Lumack Charles, reporter à Radio Cacique, est appréhendé et battu violemment le 4 février par quatre civils armés dans une rue de Port-au-Prince. Les individus l'enferment dans le coffre de leur voiture et le conduisent à la station de police dite Cafétéria où les policiers l'accusent d'avoir résisté à son arrestation. Incarcéré jusqu'au 12 février, il est ensuite emprisonné au pénitencier national. Il est libéré le 15 février après que sa famille ait versé une somme de 375 dollars US à un juge.
Marie Yolène Gilles, reporter pour Radio Cacique, ainsi qu'Adrien Chenet et Gérald Compère, journalistes du magazine Inferno, sont appréhendés et molestés le 10 avril par des civils armés devant la cathédrale de Port-au-Prince alors qu'ils couvrent une manifestation anti-putschiste. Incarcérés au quartier général de la police, ils sont relâchés le même jour. Le 12 avril, Sony Estéus, un journaliste de Tropic FM, est arrêté par trois attachés à la sortie d'une messe à l'église Saint Michel de Port-au-Prince sous le motif d'avoir enregistré l'homélie. Estéus est conduit au Service d'investigation et antigang où il est violemment battu. Libéré le même jour, il est admis à l'hôpital avec des fractures au poignet gauche ainsi qu'à deux doigts de la main droite. Il prendra ensuite le maquis. Jean Duviella, opérateur à Tropic FM, est arrêté le 15 avril par des militaires au Bainet (département du Sud-Est). Refusant de décliner son identité, il est détenu durant trois jours sous les motifs d'être inconnu dans la zone et de circuler trop tard.
Le 1er juin, Huggens Voltaire, ancien journaliste du Groupe Kiskeya et de Radio Haïti Inter, est interpellé à l'hôpital de l'université d'État à Port-au-Prince par deux civils armés alors qu'il effectue une interview de deux lycéens blessés plus tôt lors d'une manifestation contre le gouvernement de facto. Voltaire est relâché peu après. Le 7 août, Liliane Pierre-Paul, du Groupe Kiskeya, est arrêtée par des militaires à Malpasse au niveau de la frontière qui sépare Haïti de la République dominicaine. La journaliste se rendait au congrès de la Fédération latino-américaine de presse à Saint-Domingue. Liliane Pierre-Paul est fouillée et interrogée sur les motifs de son voyage. Elle sera retenue pendant sept heures par les militaires et libérée le même jour. Elle apprit plus tard qu'un ordre d'interdiction de quitter le pays avait été émis contre elle au mois de juin par le chef de la police de Port-au-Prince, Joseph Michel François. Le 12 novembre, le journaliste de Radio Métropole Clarens Renois est arrêté et molesté par la police lors d'une manifestation étudiante à Port-au-Prince. Emmené au Service d'investigation et antigang, il est relâché le même jour après que la police ait cassé son matériel et confisqué sa carte de presse.
MenacesJoseph Guyler Delva, correspondant de la VOA, reçoit des menaces par téléphone au mois de janvier après avoir enquêté sur la mort de Jean-Claude Museau, un enseignant mort des suites des blessures infligées par des militaires durant sa détention. En avril, la station de radio Tropic FM est victime d'une violente campagne de dénigrement de la part de Radio Nationale. Henri Alphonse, directeur de la rédaction de Tropic FM, est particulièrement visé. Menacé de mort, Alphonse prendra le maquis durant la deuxième quinzaine d'avril et sera obligé par la suite de quitter le pays. La station recevait déjà fréquemment des menaces anonymes par téléphones. Clarens Renois, journaliste à Radio Métropole, reçoit des menaces tout au long de l'année, notamment pour avoir fait état, au mois d'avril, d'un sondage favorable au retour du président Aristide.
ExilsAu mois de juin, Andresi Robentz, ancien journaliste à Radio Trans-Artibonite et correspondant de Radio Soleil aux Gonaïves (département de l'Artibonite), ainsi que Exile-Noël Ediles, ancien directeur de Radio Provinciale et également correspondant de Radio Soleil aux Gonaïves, se réfugient à l'ambassade du Mexique à Port-au-Prince pour échapper aux militaires qui les recherchent. Le mois suivant, il obtiennent des sauf-conduits pour quitter Haïti. Jean-Mario Paul (voir partie 1.4.) obtient l'asile politique aux États-Unis.
Arrestations et détentions illégales, intimidations, et brutalités à l'encontre des journalistes haïtiens et étrangers se poursuivent pendant l'année 1993. Un journaliste haïtien résidant à Miami, partisan du président Aristide, est assassiné au mois d'octobre (voir partie 3.2.). A part les journaux haïtiens édités à l'étranger (voir partie 1.2.), la pratique de l'autocensure reste de règle dans les médias nationaux. Seules la radio et la télévision nationales, contrôlées par les autorités de facto, ainsi que la radio pro-duvaliériste et pro-putschiste Radio Liberté, dirigée par Serge Beaulieu, bénéficient d'une liberté totale pour effectuer une propagande favorable aux autorités de facto et des dénonciations publiques de certains médias et journalistes haïtiens ou étrangers. Les radios les plus importantes attaquées lors du coup d'État (voir parties 1.1. et 2.1.) sont dans l'impossibilité de reprendre leurs activités.
En mars, le directeur de Radio Transdigital, basée à Hinche, est arrêté et battu par des militaires. Ceux-ci détruisent le transmetteur et l'équipement de la station. Radio Transdigital est obligée de s'arrêter. A partir du 29 avril, Radio Caraïbes interrompt ses bulletins d'information pendant plusieurs jours suite à des menaces téléphoniques émanant de personnes se faisant passer pour des agents du Service d'investigation et antigang de Port-au-Prince. Durant le mois de septembre, Tropic FM reçoit des appels anonymes faisant état d'un plan pour massacrer le personnel de la station. Le 22 octobre, Radio Provinciale et Radio Falenstar, deux stations de radio basées aux Gonaïves, sont menacées par les militaires qui les accusent de diffuser de la musique démocratique . Radio Falenstar sera contrainte d'arrêter ses émissions. Le même mois, Radio Tèt Ansanm, dans la ville de Jérémie, revient sur les ondes. La radio avait été forcée de fermer en 1991 après que ses installations fussent endommagées par des militaires (voir partie 1.1.). Cependant, Radio Tèt Ansanm ne programme que des émissions musicales en s'abstenant de diffuser des bulletins d'informations.
En septembre, la radio et la télévision nationales traversent une grave crise. Un conflit oppose Hervé Denis, le ministre de l'Information nommé par le président Aristide, suite aux accords de Governors Island signés le 3 juillet, aux employés précédemment engagés par le gouvernement de facto. Au début du mois de septembre, Denis place une partie du personnel de la radio et de la télévision en disponibilité. Le 11 octobre, ces employés, accompagnés d'attachés en armes, occupent la radio et la télévision et diffusent de la musique militaire à la radio. Suite à ces incidents, la radio et la télévision ne reprendront pas leurs émissions.
Dans l'ensemble, outre la difficulté de travailler dû au contexte de répression brutale, la plupart des médias sont paralysés par des problèmes financiers et matériels (pas d'argent pour payer les journalistes, équipement obsolète ou saccagé, problèmes de transport, mauvais état du réseau de communication). A noter que tout au long de l'année, les vendeurs de l'hebdomadaire en langue créole Libète sont harcelés, incarcérés, et généralement frappés par la police, des militaires, ou des attachés. Leurs journaux sont systématiquement confisqués ou détruits. Le 2 juin, une personne se présentant comme membre du Service antigang de la police menace de détruire les locaux du journal Libète. Suite à la multiplication des coups de téléphones anonymes et à la campagne de harcèlement menée contre les vendeurs de l'hebdomadaire, Libète cesse de paraître à la mi-octobre.
Le 1er février, à l'aéroport de Port-au-Prince, Dominique Levanti, correspondant de l'AFP en Haïti, est insulté et menacé de mort par une foule de manifestants pro-putschistes qui protestent contre l'arrivée du médiateur de l'Organisation des États américains et de l'Organisation des Nations unies en Haïti, Dante Caputo. Le 29 juin, les correspondants de trois agences de presse étrangères en Haïti, Dominique Levanti (AFP), Michael Norton (Associated Press), Edwige Balutansky (Reuter), ainsi que Venel Remarais de l'Agence haïtienne de presse, sont convoqués par le ministre de facto de l'Information, André Calixte, qui leur reproche d'avoir couvert avec partialité une marche de protestation durant laquelle des policiers avaient agressé des manifestants dans une église. Une journaliste américaine d'origine haïtienne, Patricia Benoît, envoyée spéciale de l'agence Global Vision, est interpellée et molestée le 7 septembre par des attachés alors qu'elle filme la mairie de Port-au-Prince.
Le 12 octobre, Shepard Smith, Cesar Aldama, et Moreau Dugas, reporters pour la chaîne de télévision américaine WSVN, basée à Miami, sont arrêtés par des civils armés alors qu'ils couvrent l'arrivée du navire de la marine américaine Harlan County, qu'une foule de manifestants refuse de laisser accoster. Les journalistes sont conduits dans des baraquements militaires où ils sont interrogés pendant plusieurs heures. Le même jour, les attachés les amènent à l'aéroport où ils sont forcés, sous la menace des armes, de prendre le premier vol pour Miami.
Des journalistes haïtiens travaillant pour des médias étrangers sont aussi victimes d'arrestations et de menaces. Le 25 février, Arlette Josué, reporter pour la radio Signal FM et correspondante pour la VOA, est appréhendée par des attachés à la fin d'une messe devant la cathédrale de Port-au-Prince. Elle est conduite au Service antigang où elle insultée et giflée par des militaires avant d'être relâchée le même jour. Le 14 juin, à Port-au-Prince, Thony Bélizaire, photographe pour l'AFP, est menacé d'une arme par un soldat pendant qu'il photographie une patrouille militaire interpellant une femme distribuant des tracts. Sa pellicule est confisquée.
Le 25 octobre, le journaliste et homme d'affaires Dona Saint Plite est assassiné par balles à Miami. Saint Plite venait de participer à une soirée de collecte de fonds pour la famille de Fritz Dior, un journaliste de radio haïtien également tué dans la même ville au début de l'année 1991. Saint Plite était un fervent partisan d'Aristide. Il animait une émission de radio en langue créole intitulée Tèt Ansanm, diffusée sur les ondes des radios WLQY et WKAT à Miami. Le journaliste faisait l'objet de menaces. Quelques jours avant son assassinat, son nom était apparu sur une liste noire de personnalités haïtiennes résidant à Miami qui, selon le document, devaient être tuées avant le 30 octobre , soit la date fixée par les accords de Governors Island pour le retour du président Aristide en Haïti. Saint Plite avait également reçu des menaces de mort par téléphone. Aucun suspect n'a été arrêté par la police de Miami dans le cadre de l'enquête sur ce meurtre. Saint Plite est le troisième journaliste haïtien assassiné à Miami. L'autre journaliste assassiné au début de l'année 1991 était Jean-Claude Olivier. Selon la police de Miami, la même arme a été utilisée dans les assassinats de Fritz Dor et de Jean-Claude Olivier.
EnlèvementColson Dormé, reporter de Tropic FM, est assommé puis enlevé par des individus non identifiés le 1er février à l'aéroport de Port-au-Prince, juste après avoir effectué un reportage par téléphone sur la manifestation contre l'arrivée du médiateur de l'OEA et de l'ONU (voir partie 3.2.). Le 7 février, ses ravisseurs le déposent devant le local de Tropic FM, les yeux bandés, les mains liées et le crâne rasé, vêtu seulement d'un caleçon et d'un tee-shirt. Dormé porte de nombreuses traces de coups sur le corps. Selon le témoignage du journaliste, il a été amené vers un endroit inconnu (il pense que ce pourrait être le centre de détention de Delmas 33) où il a été violemment frappé à de nombreuses reprises à la tête et sur tout le corps. Il a fait l'objet de plusieurs simulacres d'exécutions. Ses ravisseurs l'ont interrogé sur le mouvement Lavalas et lui ont proposé de devenir un de leur agent rétribué.
Arrestations et détentionsLe 14 janvier, un reporter de Radio Plateau Central, Maney Louis, est arrêté par des militaires à Hinche. Il ne sera relâché que quelques jours plus tard après avoir été frappé. Maney Louis, qui avait déjà été emprisonné et battu à plusieurs reprises depuis le coup d'État, sera de nouveau arrêté et interrogé le 31 mars. Le 22 janvier, Jean-Emile Estimable, correspondant de Radio Cacique à Petite-Rivière de l'Artibonite (département de l'Artibonite), est arrêté à Marchand-Dessalines par un chef de section. Ce dernier amène Estimable à son domicile où il est violemment battu par une demi-douzaine de soldats (5). Le lendemain, Estimable est conduit dans un état de santé inquiétant à la prison de Saint Marc. Il est incarcéré jusqu'au 2 février, date à laquelle il bénéficie d'une mesure de liberté provisoire. Il sera encore frappé pendant la durée de sa détention. Jean Elder Alméus, fondateur et directeur de Radio Vision à Jérémie (département de Grande-Anse), est appréhendé le 26 janvier à son domicile par des militaires qui l'accusent d'avoir excité la population à la révolte lors d'une émission. Alméus est détenu pendant quelques heures et du matériel radiophonique est confisqué. Il lui sera restitué par la suite.
Le 30 mars, Masner Beauplan, directeur de Radio Transdigital et correspondant de Tropic FM à Hinche (département du Centre), est arrêté et fouillé par des militaires qui lui confisquent des documents relatifs à la répression dans la région. Beauplan est détenu pendant deux jours à la caserne de Hinche où il est victime de sévices corporels. Le 10 avril, Ernst Océan, correspondant de Tropic FM à Saint-Marc (département de l'Artibonite) est interpellé et molesté, ainsi que deux autres personnes, par des militaires à la sortie d'une veillée pascale. Le journaliste et ses compagnons sont conduits à la caserne de la ville sous l'accusation de distribuer des tracts en faveur du président Aristide. Ernst Océan est libéré deux jours plus tard suite à des démarches de la Mission civile internationale de l'OEA et de l'ONU en Haïti (MICIVIH). Il a été victime de sévices corporels pendant sa détention. Claudy Vilmé, photographe au quotidien Le Nouvelliste, est appréhendé le 2 juillet par cinq attachés armés pendant qu'il photographie des militaires en train de vendre de l'essence à des civils dans une station service de Port-au-Prince. Vilmé est conduit de force dans un véhicule militaire à l'ancienne prison de Fort Dimanche où les attachés le bastonnent pendant 12 heures. Son matériel photographique est confisqué.
MenacesLe 15 janvier, des militaires perquisitionnent au domicile de Norluck Dorlange, correspondant de l'hebdomadaire Haïti en Marche. Les soldats emportent de nombreux documents dont le passeport du journaliste qui lui sera restitué le lendemain. Le 3 mai, Alexis Montfort, correspondant de Tropic FM à Port-de-Paix (département du Nord-Ouest), est forcé de quitter la ville après que le commandant du département se plaigne de ses reportages à la station. Au mois d'août, Montfort est informé par des amis qu'il risque sa vie s'il tente de revenir.
Au mois de juin, un groupe intitulé Oganizasyon Libète ou Lanmò (Organisation liberté ou la mort, OLL), fait circuler une liste de personnes, comprenant de nombreux journalistes, accusés d'être des activistes et des promoteurs du père Lebrun (supplice du collier). L'OLL menace de refaire 1804 et s'y déclare prête avec une certaine Oganizasyon Leve Frape (OLF). Les journalistes cités dans la liste sont :
- Rachelle Magloire (Le Devoir, quotidien de Montréal) ;
- Clarens Renois (Radio Métropole) ;
- Venel Remarais (Agence haïtienne de presse) ;
- Liliane Pierre-Paul (Groupe Kiskeya et VOA) ;
- Sony Bastien (Groupe Kiskeya) ;
- Joseph Georges (Libète) ;
- Jean Dominique (directeur de Radio Haïti Inter)
;- Michèle Montas (Radio Haïti Inter) ;
- Guy Jean (directeur de Tropic FM) ;
- Jacques Sampeur (directeur de Radio Antilles Internationale) ;
- Jean-Claude Fignole (Le Nouvelliste) ;
- Jean-Marc Blanc, (Radio Métropole) ;
- Ricket Michel, (Radio Métropole) ;
- Daniel Marcelin (Radio Métropole) ;
- Colson Dormé (Tropic FM) ;
- Arlette Josué, (VOA) ;
- Guyler Delva (VOA) ;
- Yolette Mengual (Radio Lakansyel) ;
- Marcus Garcia (directeur d'Haïti en Marche) ;
- Benjamin Dupuy (directeur d'Haïti Progrès) ;
- Norluck Dorlange (Haïti en Marche) ;
- Marcus Plaisimond (ancien journaliste à Radio Métropole) ;
- Michel Favard (ancien directeur de Radio Nationale) ;
- Marcel Dandin (Groupe Kiskeya) ;
- Dominique Levanti (correspondant de l'AFP) ;
- Jacques Price (Radio Métropole) ;
- Roosevelt Jean-François (Tropic FM).
Durant la nuit du 10 au 11 août, dans le quartier de Lamentin 52 à Port-au Prince, des soldats tirent des rafales d'armes automatiques sur la maison de John Smith Dominique Prien, journaliste à Radio Plus. Le journaliste parvient à fuir et prend le maquis jusqu'en septembre. Le 10 septembre, une quinzaine de civils armés investissent les locaux de Radio Caraïbes et demandent à voir le directeur de la station, Patrick Moussignac. Les hommes pointent leurs armes sur le personnel, menacent de tuer les journalistes et de faire sauter la radio si celle-ci continue de soutenir Aristide . Patrick Moussignac fuit le pays le lendemain et Radio Caraïbes cesse d'émettre jusqu'au 6 octobre.
ExilsJean-Emile Estimable, Jean Lumack Charles (journalistes à Radio Cacique), et Claudy Vilmé (Le Nouvelliste) ont obtenu l'asile politique aux États-Unis en 1993. Masner Beauplan (Radio Transdigital) et Patrick Moussignac (Radio Caraïbes) ont été contraints de fuir le pays la même année.
Les violations des droits à la liberté d'expression et à la liberté d'informer qui frappent les médias et les journalistes se poursuivent tout au long de cette période. La plupart des radios attaquées durant les premières semaines de la répression (voir partie 2.1.) ne fonctionnent toujours pas, faute de moyens ou par peur d'être à nouveau les cibles d'agressions. La pratique de l'autocensure domine la profession. La majorité des stations de radios autorisées à émettre ne diffusent pas de bulletins d'information, particulièrement en province. Le 18 mai, l'hebdomadaire Libète reparaît après sept mois d'absence (voir partie 3.1.). A cause de difficultés financières et de problèmes de sécurité dûs au harcèlement des vendeurs, le tirage du journal passe de 16 000 à 5000 exemplaires. Au mois d'août, Libète cesse temporairement sa parution face aux multiples agressions dont les vendeurs sont victimes. L'hebdomadaire reprendra un fonctionnement normal après l'arrivée de la force multinationale à la fin du mois de septembre.
Sous la présidence d'Émile Jonassaint, le gouvernement de facto prendra des mesures particulièrement restrictives contre la liberté de la presse. Le 19 mai, le ministère de facto de l'Information demande aux journalistes étrangers de se munir d'une carte d'accréditation délivrée par ses soins afin d'être autorisés à travailler en Haïti. Ce même ministère publie un communiqué en date du 23 mai, dans lequel il met en garde ceux qui collaborent avec l'ennemi , ou qui se rendraient coupables, par leurs écrits ou leurs discours, d'inciter à la révolte. Le même jour, Jacques Saint-Louis, ministre de facto de l'Information, nomme deux directeurs proches des autorités putschistes à la tête de la radio et de la télévision nationales dans le cadre d'un plan de restructuration. Les médias d'État reprennent leurs programmations, interrompues depuis le mois d'octobre 1993 (voir partie 3.1.). Le remaniement entraîne le licenciement de 101 employés de la télévision nationale, de 35 employés de Radio Nationale, et d'une soixantaine de personnes travaillant au ministère de l'Information, dont certains avaient été nommés sous le gouvernement de Robert Malval après les accords de Governors Island.
Avec la déclaration de l'état d'urgence le 12 juin, la pression s'accentue sur les médias. Le gouvernement de facto publie un décret instaurant certaines zones stratégiques, et informant les journalistes de l'interdiction qui leur est faite de filmer ou de prendre des photos à l'intérieur de ces zones. Les contrevenants de nationalité haïtienne risquent L'emprisonnement, et les étrangers l'expulsion. Durant le mois de juillet, les autorités de facto développent une rhétorique ultra nationaliste et lancent plusieurs avertissements à tous ceux qui s'adonneraient à la désinformation en mentionnant la possibilité d'une intervention militaire étrangère dans le pays, et qui se prépareraient à devenir les collabos des ennemis de la patrie .
Le gouvernement de facto invite les médias, et particulièrement les agences de presse, à ne plus utiliser le qualificatif de facto pour le caractériser. Le 31 juillet, les autorités de facto déclarent l'état de siège sur tout le territoire. Le 12 août, le ministère de facto de l'Information, se référant au décret du 31 juillet instaurant l'état de siège, informe les organes de presse locaux de l'interdiction formelle qui leur est faite de diffuser ou de relayer sans son autorisation expresse des informations ou déclarations émanant d'ambassades étrangères ou de leurs services de presse .
Le 14 juin, une équipe de la télévision américaine NBC est arrêtée par la police de Port-au-Prince après avoir installé une caméra et du matériel de transmission par satellite sur le toit d'un édifice situé au Champs de Mars. Les journalistes sont brièvement détenus au siège de la police et leur matériel est confisqué. Ils pourront néanmoins le récupérer quelques jours plus tard. Le 21 juin, soit neuf jours après la déclaration de l'état d'urgence, le ministère de facto de l'Information demande aux journalistes étrangers basés à Port-au-Prince de ne pas quitter la capitale pour se rendre en province sans une autorisation spéciale. Le 28 juillet, l'américain Peter Arnett, reporter pour la chaîne de télévision CNN, est molesté devant l'ambassade des États-Unis à Port-au-Prince par un groupe de personnes qui participent à une manifestation favorable aux putschistes et contre l'éventualité d'une intervention américaine.
Elizabeth Farnworth, John Knoop et J. Gibbons, journalistes de nationalité américaine travaillant pour la chaîne de télévision Public Broadcasting Station (PBS), sont arrêtés par la police le 31 juillet avec leur chauffeur et leur traducteur haïtiens à l'aéroport de Port-au-Prince. Les reporters américains seront expulsés le 4 août pour avoir violé l'enceinte de l'aéroport international de Maïs-Gâté et pénétré jusque sur la piste d'envol, enfreignant les règlements de l'Organisation de l'aviation civile internationale et les dispositions légales en vigueur définissant les zones stratégiques . Les journalistes étaient arrivés en Haïti le 20 juillet pour y effectuer un reportage. Le chauffeur et le traducteur haïtiens seront incarcérés à Fort dimanche et libérés le 11 août.
Le 5 mars, Elizer Etienne, ancien journaliste de Radio Nationale sous la présidence d'Aristide, est arrêté par des militaires à Port-au-Prince. Il est incarcéré pendant sept jours durant lesquels il est sévèrement battu. Il devra être hospitalisé à sa sortie de prison. Le 13 mai, Jean Mozart Thibault, ancien correspondant de Radio Soleil à Thiotte (département du Sud-Est), et coordinateur de la Fondation Belle-Anse (FOBA), une organisation régionale de défense des droits de l'homme, est arrêté par un attaché armé vêtu de l'uniforme militaire qui le conduit à la caserne de la ville. Là, il est accusé par le commandant du district d'inciter la population à se révolter et de distribuer des tracts appelant au soulèvement. Thibault est sévèrement battu pendant plus de deux heures par un gendarme et le commandant du sous-district (6), qui lui font notamment subir le kalòt marasa. Thibault sera relâché le même jour après que sa famille ait payé 1450 gourdes pour sa libération.
A la fin du mois d'août, Eliantus Murat, enseignant et journaliste pour Radio Nouvelle Lune, est arrêté et molesté par deux civils armés au Champ de Mars à Port-au-Prince alors qu'il tente d'interviewer un groupe de personnes en train de s'entraîner dans le but de combattre une éventuelle intervention étrangère. Il est conduit au Service antigang où, selon son témoignage, un lieutenant demande qu'on le frappe (7). Des militaires lui bandent les yeux avant de le bastonner et de le soumettre au kalòt marasa. Eliantus Murat sera incarcéré durant sept jours. Ses parents devront payer 1500 gourdes pour obtenir sa libération.
AgressionsDans la nuit du 20 au 21 mars, sept individus appartenant au Front révolutionnaire pour l'avancement et le progrès haïtiens (FRAPH), pénètrent de force au domicile de Jean-Jacob Jeudi, journaliste à Radio Caraïbes, avenue Bolosse à Port-au-Prince. En l'absence du journaliste, ils fouillent la maison et brutalisent les deux soeurs de Jeudi avant de violer l'une d'entre elles. Deux cousins de Jean-Jacob Jeudi, Wesner Hyppolite et Elbert Domon, présents dans la maison au moment des faits, sont battus par les agents du FRAPH (8).
MenacesErnst Océan, correspondant de Tropic FM à Saint-Marc, passe dans la clandestinité le 31 juillet après avoir reçu des menaces anonymes suite à la diffusion d'un reportage concernant une cérémonie vaudou qui avait eu lieu dans la caserne militaire de cette ville. A la fin du mois d'août, Lindmat Cajuste, directeur de Radio Nouvelle Lune, reçoit des menaces téléphoniques anonymes pour avoir dénoncé sur les ondes de cette radio la détention de l'un de ses journalistes (voir partie 4.3., paragraphe arrestations et détentions ). Cajuste est contraint de prendre le maquis.
Durant l'ère putschiste, les journalistes haïtiens ont été victimes d'un processus systématique de répression et d'intimidation par des agents de l'État et leurs alliés civils (attachés, membres du FRAPH) qui a eu des conséquences économiques, psychologiques et déontologiques extrêmement néfastes sur la profession. La répression a été à la fois ciblée et indiscriminée. Elle visait des journalistes et des médias critiques envers les autorités de facto, mais également des reporters ou des correspondants dont la seule présence à une manifestation, par exemple, suffisait à les faire arrêter ou molester. Les correspondants et envoyés spéciaux, haïtiens ou étrangers, de la presse internationale en Haïti, n'ont pu également exercer librement et dans la sécurité leur profession durant le putsch. Les vendeurs de journaux ont aussi été victimes d'actes de brutalité et d'intimidation.
Les atteintes à la liberté d'opinion, d'expression, et de diffusion, ont été notamment caractérisées par les violations de l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, de l'article 4 de la Déclaration américaine des droits et des devoirs de l'homme, de l'article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (ratifié par le gouvernement haïtien le 6 février 1991), de l'article 14 de la Convention américaine des droits de l'homme (ratifiée par le gouvernement haïtien le 14 décembre 1977), et de l'article 28 de la Constitution haïtienne.
Les instigateurs et les coupables des violations des droits de l'homme répertoriées dans ce rapport n'ont, dans leur majorité, pas été formellement identifiés et encore moins traduits en justice. Aussi, il est impératif que les autorités haïtiennes tentent de faire toute la lumière sur les assassinats des journalistes Jacques Gary Siméon, Guy Laraque, Montlouis Lhérissé, et Robinson Joseph, sur la disparition de Félix Lamy, ainsi que sur tous les cas de violences et de sévices physiques graves infligés aux autres journalistes, afin que les responsables de ces exactions soient déférés devant la justice et que des réparations soient attribuées aux victimes ou à leurs familles.
A l'avenir, il est également primordial que les autorités garantissent, d'une part, la sécurité des médias et des journalistes qui seraient les objets d'agressions, de menaces ou d'intimidations ; d'autre part, le libre exercice de la profession dans le respect de la loi sans tenter de juguler l'indépendance de la presse ou de la manipuler à des fins de propagande idéologique dans le cas des médias propriétés de l'état.
Le dynamisme d'une presse libre et indépendante, garantie par la pleine jouissance du droit à la liberté d'expression et d'information, enrichit et vivifie la démocratie. Dans cette optique, la communauté internationale peut et doit aussi participer à la consolidation d'une culture démocratique en Haïti en apportant une aide matérielle aux médias et en favorisant la formation et le perfectionnement des journalistes haïtiens.
(1) Agence haïtienne de presse, La presse sous la mitraille (Haïti : 30 septembre 1991), éditions
du CIDIHCA, Montréal, 1992, p. 90.
(2) Plate-forme des organisations haïtiennes des droits de l'homme, rapport de situation, Port-au-Prince, décembre 1991, p. 29.
(3) Les noms des chefs militaires et des auteurs des sévices physiques sont cités par Jean-Mario
Paul dans son témoignage à l'Agence haïtienne de presse le 28 juin 1992. Cf. La presse sous la
mitraille, op.cit., p. 68. Voir également Bouch Pe, la répression contre les médias d'Haïti depuis
le renversement d'Aristide, rapport du Comité de protection des journalistes (Committee to
Protect Journalists, CPJ), New York, novembre 1993, p. 30 ; et le témoignage de Jean-Mario
Paul dans Justice ! en faveur des journalistes et travailleurs de presse victimes de la terreur
putschiste, rapport du Groupe de réflexion et d'action pour la liberté de la presse (Gralip), Port-au-Prince, juin 1995.
(4) Témoignage de Patrice Cadet recueilli par l'Agence haïtienne de presse le 17 juin 1992. Cf.
La presse sous la mitraille, op. cit., p. 50.
(5) Cf. Bouch Pe, op. cit., pp. 33-34 ; et La répression au quotidien en Haïti (1991-1994), rapport
de la Commission justice et paix du diocèse des Gonaïves, sous la direction de Gilles Danroc et
Daniel Roussière, éditions H.S.I.-Karthala, Port-au-Prince/Paris, 1995, (chapitre sur la répression
contre les journalistes).
(6) Dossier n A-658 de la Mission civile internationale de l'ONU et de l'OEA en Haïti
(MICIVIH) transmis à la Commission nationale de vérité et de justice (CNVJ). Voir aussi le
rapport du Gralip, op. cit., cas de l'année 1994.
(7) Témoignage recueilli par la CNVJ (formulaire n 4713).
(8) Haïti : résistance et démocratie, Vol. 2, n 33, Plate-forme des organisations haïtiennes des
droits de l'homme, Port-au-Prince, 15 avril 1994.
Voici, par ordre alphabétique, la liste générale des sources ayant permis la réalisation de cette
enquête :
Agence haïtienne de presse, dépêches concernant les violations exercées à l'encontre des
journalistes (septembre 1991-octobre 1994).
Agence haïtienne de presse, La presse sous la mitraille (Haïti : 30 septembre 1991), éditions du
CIDIHCA, Montréal, 1992.
Agence haïtienne de presse, 1994 au quotidien, éditions AHP, Port-au-Prince, janvier 1995.
Amnesty International, communiqués sur Haïti (janvier 1992, mai 1992, octobre 1993).
Bouch Pe, la répression contre les médias d'Haïti depuis le renversement d'Aristide. Rapport du
Comité de protection des journalistes (Committee to Protect Journalists, CPJ), New York, Etats-Unis, novembre 1993.
Commission nationale de vérité et de justice/Komisyon nasyonal verite ak jistis (CNVJ).
Témoignages et documents recueillis par la CNVJ (28 mars-28 décembre 1995).
Country reports on human rights practices for 1991, 1992, 1993, 1994, Department of State,
États-Unis.
Haïti, les attachés contre la presse. Rapport de mission de Reporters sans frontières (RSF,
Paris) et de la Fédération internationale des éditeurs de journaux (FIEJ, Paris), 7-15 septembre
1993.
Haïti : résistance et démocratie (bulletin clandestin publié par la Plate-forme des organisations
haïtienne des droits de l'homme, septembre 1991-octobre 1994).
Justice ! en faveur des journalistes et travailleurs de presse victimes de la terreur putschiste.
Rapport du Groupe de réflexion et d'action pour la liberté de la presse (Gralip), Port-au-Prince,
juin 1995.
La répression au quotidien en Haïti (1991-1994). Rapport de la Commission justice et paix du
diocèse des Gonaïves, sous la direction de Gilles Danroc et Daniel Roussière, éditions H.S.I.-Karthala, Port-au-Prince/Paris, 1995.
Lawyers Committee for Human Rights, communication écrite sur les violations des droits de l'homme en Haïti présentée à la Commission des droits de l'homme de l'oNU, le 4 février 1993.
Plate-forme des organisations haïtiennes des droits de l'homme, rapports de situation (29
septembre 1991-octobre 1994).
Terror Prevails in Haiti; Human Rights Violations and Failed Diplomacy. Rapport de Human
Rights Watch/Americas et de la National Coalition for Haitian Refugees, New York, avril 1994.
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