République d'Haïti

Rapport de la Commission Nationale de Vérité et de Justice

CHAPITRE V : ENQUÊTE SPÉCIALE

SUR LE MASSACRE DE RABOTEAU (22 AVRIL 1994)


  • Chapitre 1 : Rappel Historique
  • Chapitre 2 : Interprétation du Mandat
  • Chapitre 3 : Méthodologie
  • Chapitre 4 : Analyse chronologique des Violations des droits de l'homme sous le régime de facto
  • Chapitre 5 : Présentation Générale des Cas
  • C. Les Enquêtes spéciales

    1. Violences contre les Femmes
    2. Résumé du Rapport de l'Equipe d'Anthropologie médico-légale
    3. La Répression contre les Médias et les Journalistes

    4. Le Massacre à Raboteau

    1. Les événements du 2 octobre 1991
    2. Dates marquantes de la répression
    3. Le massacre de Raboteau
  • Chapitre 6 : Modèle et Pratiques de la Répression
  • Chapitre 7 : Les Structures de la Répression
  • Chapitre 8 : Des Recommandations

  • Les violations des droits de l'homme commises dans tout le pays par le régime militaire, pendant les trois années de pouvoir de facto, se sont particulièrement concentrées dans certains quartiers des grandes villes et certaines régions du pays, notamment à Lamentin 54 (30 septembre et 2 octobre 1991) dans l'Ouest, Gonaïves (2 octobre 1991) dans l'Artibonite, Cerca-La-Source (11 novembre 1992) dans le Centre, au Borgne (octobre 1993, avril-mai 1994) dans le Nord, à Carrefour-Vincent (du 2 au 3 février 1992) dans l'Ouest, à Cité Soleil (27 décembre 1993) dans l'Ouest, à Le Prêtre (Chantal, février 1994) dans le Sud, à Raboteau dans l'Artibonite (22 avril 1994), à Bassin-Caïman (Borgne, avril-mai 1994) dans le Nord.

    Tous ces lieux ont été le théâtre d'épisodes sanglants qui ont contribué à réactualiser le souvenir du massacre du 23 avril 1987 contre les paysans de Jean-Rabel, celui du massacre de l'église Saint-Jean Bosco le 11 septembre 1988 et celui du 29 novembre 1987 par lequel les militaires avaient brutalement mis fin au processus électoral. Le cas de Raboteau a été retenu par la Commission à titre illustratif.

    Si la répression s'y exerça de manière journalière, elle atteignit des sommets à des moments particulièrement significatifs de la vie nationale. La plupart des plaintes se réfèrent à deux dates cruciales dans la vie nationale : la période qui suivit immédiatement le putsch du 29 septembre 1991, et celle proche du 30 octobre 1993, date prévue pour le retour du président constitutionnel. La violence devait atteindre un sommet dans la triste journée du 22 avril 1994, désormais remémorée comme celle du massacre de Raboteau. Sur les 210 plaintes recueillies à Raboteau par la Commission, plus de 70% du total des 705 violations rapportées, 83% des exécutions et cinq sixièmes des disparitions se rapportent à cette date fatidique, que les habitants comparent à un cyclone à cause de sa violence soudaine et généralisée. L'effectif moyen des individus soumis à la bastonnade représente 6 personnes par plainte et par résidence.

    Pour juger de la répression à Raboteau, nous avons recueilli et examiné des plaintes et procédé à une enquête approfondie sur deux événements majeurs : la tuerie du 2 octobre 1991 et le massacre du 22 avril 1994. L'examen des documents de sources secondaires nous a servi à vérifier, confirmer ou infirmer, les révélations des sources primaires et à en faciliter la compréhension.


    1. Les événements du 2 octobre 1991 ou la tuerie des Gonaïves

    Raboteau est un bidonville très peuplé de Gonaïves (plus de 6000 habitants), ville connue comme la cité de l'indépendance et dont les citoyens se positionnent en gardiens de la liberté. En réaction au coup d'État du 29 septembre 1991, les habitants de Raboteau ont organisé le 2 octobre 1991 une manifestation d'appui au président exilé. Cette manifestation fut réprimée dans le sang et fut à l'origine d'une journée de représailles de la part des militaires. Tous les bidonvilles des Gonaïves, de Descahos à Detour-Laborde, en passant par Trou-Sable, Parc Vincent, Jubilé, Raboteau, Lòt-Bòkannal, Pointe-Chemise, etc. furent la cible d'une répression au bilan très lourd :

    - sept (7) civils abattus à bout portant par des militaires, quatre des personnes assassinées étant issues de Raboteau. Une victime tuée à Descahos n'avait que 14 ans (formulaires n 89, 90, 92, 1148) ;

    - sept (7) blessés par balles, parmi lesquels une fillette de 11 ans (formulaires n 77, 1144-104, 3134) ;

    - plus de soixante (60) blessés à la suite de bastonnades et autres tortures infligées par des militaires (témoignages de la Commission justice et paix).

    Des témoignages concordants joints à d'autres preuves indiquent que le 2 octobre 1991, il y a eu violations systématiques du droit à la vie, du droit à l'intégrité physique et de la liberté d'expression aux Gonaïves.


    Quelques victimes du 2 octobre 1991

    Frantz Moïse, 26 ans

    La première victime est un participant à la manifestation. Frantz Moïse, 26 ans, père de deux enfants de 8 et 3 ans, habitant la ruelle Camayole à Raboteau, est abattu froidement d'une balle, à deux pas du poste militaire de Raboteau, lors du passage de la manifestation à l'angle des rues Pétion et Jean-Jacques Dessalines. Selon deux témoins oculaires, la victime, à la vue de 4 militaires de l'avant-poste de Raboteau allongés en position de tir, s'était réfugiée derrière un pylône électrique. Les militaires ont fait feu sur lui, sans avertissement ni injonction (F-089, F-090).

    Fred Chériska, 19 ans

    Quelques instants après l'exécution sommaire de Frantz Moïse, les militaires ont atteint Fred Chériska tout près du poste militaire de Raboteau. Grièvement blessé, il tenta de s'echapper et quelques-uns des organisateurs de la manifestation se portèrent à son secours. Transporté à l'Hôpital La Providence, sous les tirs des militaires, Fred Chériska décéda à son arrivée à l'hôpital (F-092, F-1148).

    Jean-Pierre Dazmé, 27 ans

    Jean-Pierre Dazmé alias Ti Tonton , 27 ans, père de 2 enfants de 4 ans et de 4 mois, habitait le n 190 de la rue Clerveaux (côté aviation). Pilotant une moto, avec, derrière lui, son cousin, Elisyen Dazmé, il fut frappé d'une balle dans le dos alors qu'il passait derrière la caserne Toussaint Louverture des Gonaïves, en route vers l'hôpital pour s'informer des nouvelles de Chériska.

    Elysien Dazmé, 33 ans

    Elisyen Dazmé, 33 ans (domicilié au 44, rue du Quai, à Raboteau), père de 6 enfants, reçut une balle dans le dos alors qu'il était assis à l'arrière de la moto pilotée par Jean-Pierre Dazmé.

    Leurs funérailles eurent lieu le 15 octobre 1991 à la cathédrale des Gonaïves, en même temps que celles de deux autres victimes de ce mercredi sanglant : Navoir Odéna, 35 ans, père de 2 enfants de 11 ans et de 9 ans, abattu à Trou-Sable par des militaires ; Liné Joseph, 39 ans, père de 5 enfants (8 ans, 6 ans, 4 ans, 3 ans et 4 mois) tué de trois balles par un commando de militaires à Détour-Laborde. La septième victime, Ifalien Alcius, un jeune de Saint-Michel de l'Attalaye, âgé de 14 ans, a été enterrée dans cette localité, le 6 octobre 1991.

    Dans sa recherche de preuves, la Commission, après avoir entendu plusieurs témoins, s'est procuré les certificats de décès de Fred Chériska, Liné Joseph et Elysien Dazmé à l'Hôpital La Providence des Gonaïves. Les certificats de décès portaient comme cause mort à la suite des événements . La Commission a aussi obtenu au greffe du tribunal de paix des Gonaïves une copie d'un procès-verbal dressé par le juge Denise Moïse Papillon, sur réquisition du commissaire du gouvernement, Roland Paphius, et daté du 3 octobre 1991. D'après ce procès-verbal, le juge atteste, qu'en compagnie du Dr. Morpeau, elle aurait examiné trois cadavres à la morgue de l'Hôpital La Providence : celui de Jean Lavois, portant une blessure circulaire à l'estomac, et ceux de deux hommes non identifiés qui avaient, l'un un trou à son cou et une blessure au niveau de son sourcil droit , et l'autre, une blessure au cou et des égratignures au front .

    A la morgue privée Roland Placide, quatre autres cadavres ont été aussi identifiés par eux, avec description de la cause de leur mort :

    - Elysien Dazmé, trou au thorax
    - Jean-Pierre Ti Tonton Dazmé, trou au poumon droit
    - Frantz Moïse, trou à l'épaule droite et épaule gauche amputée
    - Fred Chériska, trou au côté droit du thorax.

    Le nom de Jean Lavois ne figure pas dans les documents disponibles. Aucune explication n'est donné par le juge de paix sur les circonstances et les causes des décès. Selon les témoignages de ses proches, il apparaît que selon toute vraisemblance le cadavre enregistré sous le nom de Jean Lavois serait celui de Navoir Odéna.

    La Commission a également procédé à l'exhumation des cadavres qui ont été ensuite transportés à Port-au-Prince, pour examen de laboratoire, par les soins de l'équipe d'anthropologie médico-légale (voir Chapitre V, Fouilles et anthropologie médico-légale). Le juge de paix suppléant Morency a consigné par procès-verbal le constat de ces travaux.

    D'autres recherches entreprises par la suite dans le registre des décès de l'Hôpital La Providence nous ont permis de retracer le nom d'une autre victime par balles, Edy Serphy, âgé de 25 ans, décédée le 3 octobre 1991 et enregistré sous le n 521, le 9 octobre 1991. Dans ce registre figurent tous les noms des 6 victimes adultes avec l'indication par balles comme cause de décès.


    Autres victimes du 2 octobre 1991 (liste non exhaustive)

    - Pierre Charles Morency (F-77), 30 ans, a reçu trois balles au ventre, au bras et au pied gauche. Il traîne encore les séquelles de cet attentat car il a, dit-il, des problèmes au ventre et les cicatrices sont visibles.

    - Fritz Désir (F-1144) victime d'une tentative d'exécution.

    - Ylioda Longchamps, victime de mauvais traitements et d'atteintes à ses biens.

    - Prophète Enol (F-104), un des manifestants qui ont essuyé les tirs des militaires, lorsqu'ils ont transporté Moïse et Chériska à l'hôpital.

    - Pierre Marcel Lafraternel (F-4324) détenu et torturé par les militaires à l'occasion de cette première vague de répression.

    La Commission est d'avis que les militaires (et leurs attachés) sont responsables de sept exécutions sommaires (F-89, 90, 92, 148), de tentatives d'exécution (F-77, 144, 104, 3134) et de nombreux cas de traitements cruels, inhumains et dégradants.

    Lors de la tuerie du 2 octobre 1991, la responsabilité fonctionnelle du commandant militaire du département de l'Artibonite en poste aux Gonaïves peut être retenue, en tant que chef hiérarchique. De fait, peu de temps après ces événements, il fut promu commandant-en-chef d'une des grandes unités cantonnées à Port-au-Prince, les engins lourds. Il n'y a eu aucune enquête, ni sanctions prises contre les responsables de ces violations.


    2. Dates marquantes de la répression

    Entre le 2 octobre 1991 et le 22 avril 1994, plusieurs dates méritent d'être rappelées car elles correspondent à des moments où les militaires ont été en action à Raboteau et dans d'autres quartiers de la ville des Gonaïves, selon un témoin direct, le père Daniel Roussière qui, avec son équipe de la Commission justice et paix du diocèse des Gonaïves, a constamment accompagné et assisté la population du département de l'Artibonite, pendant les 3 années de régime militaire.

    Année 1991 : Novembre

    Peu de temps après le massacre des Gonaïves, cinq jeunes de Raboteau (F-89) sont contraints de se rouler dans des excréments de cochon, de boire l'eau infecte des égouts et de répéter nous sommes des cochons , sous la menace des armes des militaires assistés de l'attaché Jean Tatoune.

    Année 1992 : Avril - mai

    Des jeunes sont arrêtés dans la rue et obligés de se rouler dans des excréments de cochons en répétant, nous sommes des cochons par ordre des militaires, en réaction à un début de grève.

    La dernière semaine du mois d'avril 1992 se caractérise par des rafles effectuées par des militaires, des perquisitions illégales, un quadrillage du quartier et des arrestations illégales, en particulier celle d'Amio Métayer dit Cubain , qui va devenir victime des tortionnaires du Capitaine Castera Cénafils, sous le prétexte qu'il avait mis le feu à des pneus dans la rue. Arrêté illégalement le 23 avril, il sera détenu arbitrairement pendant 15 jours, torturé, puis relâché.

    La dernière semaine du mois de mai va connaître aussi un quadrillage serré assorti de traitements cruels et inhumains en réponse à la journée de grève nationale du 21 mai 1992. Raboteau va être frappé par le couvre-feu et des arrestations arbitraires.

    Le 11 novembre, l'Organisation populaire de Raboteau (OPDR) est créée par un groupe de jeunes partisans de la démocratie, autour de Amio Métayer. A partir de cette date, les proches des 44 membres de l'OPDR vont faire l'objet d'une persécution continue. Ce sera le cas, entre autres, des membres de la famille Métayer, de Mme Vertulia Décius, mère d'un des militants de l'OPDR, de Mme Madèle Gaston Jeanty, épouse d'un des militants de l'OPDR, de Enold Prophète (OPDR) et de Charlisma Dazema, soeur d'une des victimes du 2 octobre 1991, qui témoignent comment depuis cette date, ils ont enduré la brutalité des militaires par des perquisitions indues, des séances de coup de rigwaz (fouet constitué de lanières de nerfs de boeuf tressées), et de coups de crosse de fusil. Ils ont été contraints aussi de se cacher périodiquement, comme ce sera le cas pour bien des habitants de Raboteau (F-61, F-3129).

    Année 1993 : 29 mars

    Un début de manifestation est dispersé et des actes de violence contre toute la population s'ensuivent.

    - 26 avril

    Jour de grève générale marqué par un quadrillage serré de tous les bidonvilles des Gonaïves.

    - 11 mai

    Une tentative de manifestation est réprimée par un quadrillage serré du quartier, avec déploiement d'armes et des arrestations.

    Sept personnes (5 militaires et 2 membres du Fraph) débarquent vers 5 heures du matin à la rue Égalité où il y a des pneus enflammés. Ils arrêtent Charles Saint-Eloi (F-4366) qu'il accusent du méfait. Celui-ci est battu et torturé avant d'être jeté dans une cellule déjà remplie de 26 prisonniers, hommes et femmes, détenus politiques ou de droit commun. Plusieurs font face à la même accusation que lui. Le lendemain, après un interrogatoire serré d'un commandant, il est condamné à recevoir 20 coups de bâton chaque jour. Un geôlier lui propose un marché : payer 75 gourdes pour remplacer la bastonnade quotidienne. Grâce à sa mère qui accepte de débourser 1500 gourdes, il est relâché le 26 mai 1993, après 13 jours de prison et 2 comparutions.

    - 27 juin

    Le quartier est ratissé par un commando militaire accompagné d'attachés et de juges de paix : des fouilles et des perquisitions ont lieu.

    - 8 août

    En réaction à une manifestation le 6 août, les militaires, en tenue vert olive et portant casques de combat, se déploient dans le quartier, armés de fusils Galil et M16 et de grenades lacrymogènes et offensives.

    - 2 octobre

    La population de Raboteau est contrainte de célébrer en silence, sans manifestation, le souvenir du massacre du 2 octobre 1991.

    - Du 25 octobre au 3 novembre

    Perquisitions et tirs nourris, le soir, forment le quotidien des quartiers populaires de la ville et Raboteau n'y échappe pas : des maisons seront littéralement occupées par les militaires qui y font régner la terreur : menaces de mort, bastonnades des résidents, bris de meubles, destruction de papiers importants comme les actes de naissance.

    - Nuit du 20 au 21 novembre

    Début d'un long cauchemar pour nombre d'habitants de Raboteau : arrestations illégales de six personnes, enlèvements, détention arbitraire de 11 détenus qui seront torturés à maintes reprises jusqu'au 10 décembre, date à laquelle ils comparaissent, suite aux pressions d'organisations internationales de défense des droits humains, alertés par la Commission justice et paix des Gonaïves. Neuf d'entre eux seront libérés le 17 décembre 1993. Plus d'une trentaine de violations ont été rapportées à la CNVJ en rapport à la seule journée du 20 novembre 1993 (F-98, F-85, F-1168, F-1107).

    Le père de Amio Métayer, dit Kiben , membre fondateur de l'organisation populaire OPDR, a porté plainte (voir formulaire 3128). Tous les membres de sa famille (Alourdes, Bitter, Amio et Balaguer) et lui même ont été victimes de persécution de la part des militaires.

    Alourdes a été arrêtée 2 fois. La première fois, le 20 novembre 1993, elle était enceinte. Elle a été torturée à plusieurs reprises les 22, 23 et 24 novembre 1993 puis laissée sans soin et détenue arbitrairement pendant 17 jours avant sa comparution devant le juge de paix pour information préliminaire, le 10 décembre 1993. Elle fait une fausse couche et est laissée sans soins, malgré une hémorragie. Elle sera libérée par le parquet le 17 décembre 1993. Cette même jeune femme sera, selon le témoignage de Cubain, maltraitée à nouveau par des militaires, le 19 décembre, 2 jours seulement après sa libération.

    Bitter est resté 15 jours en prison. Balaguer (17 ans) est resté plus de 3 mois en prison, malgré l'intervention de la Commission justice et paix des Gonaïves et d'Amnesty International, et il a été torturé à maintes reprises. Il avait été arrêté le 19 novembre 1993 à Martissant 11 par des militaires des Gonaïves, qui avaient fait le déplacement à la recherche de Cubain. En l'absence de celui-ci, ils ont arrêté illégalement le jeune frère en même temps que 4 autres de ses amis : Berthaud Dorismond, 23 ans ; Pierre-Paul Dorismond, 28 ans ; Joseph Cius, 23 ans ; et Mirbel Thermitus, tous des étudiants. Tous ont été conduits à l'Anti-gang puis transférés à la caserne des Gonaïves, le 20 novembre 1993.

    - 21 et 22 novembre

    Détention arbitraire du juge Dorismond Jean-Baptiste. Venu s'informer des raisons de l'arrestation de ses deux fils, étudiants à Port-au-Prince, il est accusé par Castera Cénafils de protéger Cubain et ses amis et de faciliter leur fuite vers la mer au moment des descentes de police dans le quartier. Il sera contraint de rester debout en consigne durant tout ce temps, malgré une infirmité à la jambe.

    - 19 décembre

    Une tentative ratée d'arrestation de Amio Cubain Métayer, accompagnée d'une tentative d'exécution en mer sera le prétexte pour de nouvelles représailles en règle contre les résidents de Raboteau. L'incident avec Cubain a lieu après 14 heures, et, dès 17 heures, le quadrillage répressif du Bas-Carénage et du Bas-Raboteau commence. La CNVJ a enregistré une cinquantaine de violations des droits de l'homme pour cette seule soirée (F-80, F-36, F-95, F-24, F97, F-73, etc.). A la morgue de l'hôpital des Gonaïves, on enregistre le cadavre de Dorely Taureau, mort par balles, au bord-de-mer à Raboteau . Cubain témoigne que beaucoup de femmes de sa famille ont fait l'objet de bastonnades, ce soir-là, y compris sa soeur, Alourdes Métayer, libérée seulement 2 jours avant. Il faut noter que certains plaignants rattachent cette violence au 16 décembre (date anniversaire de l'élection du président Aristide), alors que d'autres indiquent la date du 18 décembre (F-031, F- 100035, F-024, F-4000004).

    Voici en quels termes, Céliphète Dor, marchande de mange kwit (gargotière) décrit son calvaire à l'enquêteur de la CNVJ :

    Depi 16 desanm 1993 nap pase mizè nan Raboto. Yo empoze nou vire, yo empoze nou dòmi, nou oblije al kache. A chak fwa nou fè on ti tounen, yo kouri dèyè nou, yo empozém fè komès mwen. Yon vandredi vè 5 kè, militè yo vini, yo tire, tiré nan asiet mwen.

    (Traduction française : Depuis le 16 décembre 1993 nous endurons un calvaire à Raboteau. Ils nous empêchent de bouger et de dormir et nous sommes obligés de nous cacher. Chaque fois que nous tentons de revenir, ils nous poursuivent. Ils m'empêchent de faire mon commerce. Un vendredi, vers 5 heures, les militaires sont venus, ils ont tiré dans mes assiettes).

    Quatorze jeunes enfants âgés entre 4 et 15 ans ont été battus et 15 adultes martyrisés, 9 maisons saccagées et pillées.


    3. Le massacre de Raboteau

    Si le premier trimestre de 1994 semble marquer une trêve à Raboteau, les lendemains n'en seront que plus durs. Les hostilités débutent le 18 avril 1994 pour culminer au bain de sang et au saccage des maisons le 22 avril 1994. Elles se poursuivent par l'occupation du quartier par le Fraph, sous les ordres de l'attaché n 1 et du commandant de l'unité tactique, jusqu'à l'arrivée de la Force multinationale en septembre 1994, quand les gens qui furent obligés de quitter le quartier vont pouvoir revenir. Plusieurs ne reviennent en fait qu'après le 15 octobre 1994, date du retour du président Aristide.

    La manière dont les opérations ont été planifiées et exécutées le 22 avril 1994 illustre bien le modus operandi des militaires pour briser la résistance des citoyens et citoyennes des quartiers populaires (Cité Soleil, Raboteau) ou des organisations populaires et paysannes (Rossignol, Bassin-Caïman au Borgne, Chantal, Plateau-Marécage, Jean-Rabel, etc.). Les événements d'avril 1994 à Raboteau révèlent un haut degré de préparation qui montre que les militaires et leurs complices (Fraph et attachés) n'avaient négligé aucun détail pour atteindre leurs cibles.

    Deux versions contradictoires ont été données de ces faits. L'une provient des victimes (150 plaintes), de témoins objectifs qui ont assisté aux événements ainsi que des observateurs internationaux qui ont enquêté, et l'autre, des militaires.

    Selon le commandement général des FADH, dans la nuit du 24 au 25 avril 1994, des opérations de police ont été conduites à Raboteau, banlieue des Gonaïves, en vue de contrecarrer l'action de certains individus armés qui, selon des renseignements, se préparaient à saboter les installations publiques et attaquer le quartier général du département militaire de l'Artibonite . Cette situation de Raboteau est reliée à tous les autres points du pays marqués par la violence, comme étant une séquence d'un plan conçu à Washington par des membres du gouvernement Aristide/Préval pour déstabiliser l'État . Le commandement de l'armée, assumant la paternité de toutes les violations des droits de l'homme des militaires dont il vient de donner une justification, avertit dans sa note de presse que l'institution militaire renouvelle sa détermination de garantir l'ordre et la paix publics et sa ferme volonté de freiner les actions de tous ceux qui sont dénués du sens de l'État, des institutions et de l'harmonie devant exister dans la famille haïtienne .

    La fausseté de cette dernière version a été clairement établie dans toutes les enquêtes qui ont été menées sur les lieux dans les jours suivant le drame par des personnalités crédibles qui ont aussi rencontré les autorités militaires concernées. Tous les rapports indiquent qu'ils n'ont pu trouver aucun élément ni de témoignage probants pour corrobore la version des FADH. Le communiqué de presse de l'ambassade américaine, après la visite d'une équipe déléguée par elle à Raboteau, le rapport de la MICIVIH sur les résultats de ses recherches aux Gonaïves, le dossier étoffé de la Commission justice et paix du diocèse des Gonaïves qui, sous l'égide du père Daniel Roussière, a compilé divers éléments de preuve, opposent un démenti formel à la version du haut-état major des Forces armées d'Haïti, qui a d'ailleurs été condamné énergiquement par tous, sans équivoque.

    Nous retenons cependant cette présentation officielle parce qu'elle constitue en soi une reconnaissance des faits par leurs auteurs, même si la justification qu'ils avancent ne résiste pas à une confrontation avec la réalité, pas plus que le nombre de victimes - six - qu'ils déclarent. Les liens établis par les chefs de l'armée eux-mêmes, entre les événements de Raboteau, du Borgne (au Nord, théâtre au cours du même mois d'avril d'événements similaires) et de Chantal (au Sud) renseignent sur la chaîne de commandement et les objectifs de ce plan de répression dont seulement les lieux et les dates changent, mais dont les acteurs forcés ou volontaires restent identiques.

    Par acteurs forcés, nous entendons les victimes dont les caractéristiques socio-économiques sont semblables et qui ont comme dénominateur commun leur choix politique aux élections du 16 décembre 1990 et leur fidélité inébranlable au président Aristide dont ils veulent le retour. La campagne de recrutement du Fraph connaît peu de succès auprès de cette population.

    Le Capitaine Castera Cénafils était commandant du district militaire des Gonaïves et responsable de l'unité des opérations tactiques au moment des opérations sanglantes de Raboteau. Nous l'avons fait interroger. Il se présente comme un officier obéissant à des ordres de ses supérieurs : l'avant-poste de Raboteau avait été attaqué, le 22 avril 1994, par un groupe armé dirigé par un certain Métayer dit Cubain et ses hommes, en légitime défense, avaient riposté contre cette attaque .

    Il esquive toute question relative aux agissements des militaires le 18 avril. Toute ses explications reposent non seulement sur une logique militaire, mais aussi sur une conviction politique qui justifie le bien-fondé du coup d'État contre ce curé qui prêche la théologie de la libération et contre ses partisans communistes. Il attribue son arrestation au père Daniel Roussière, un autre communiste , mais nie toute responsabilité directe dans les événements de Raboteau qu'il rapproche de celui du Borgne pour conclure qu'il y avait un plan d'attaque style guérillero de plusieurs postes militaires pour diminuer l'effectif de l'armée. De plus, le capitaine Castera Cénafils relate que le haut état-major avait ouvert une enquête dirigée par le colonel Valmont. Cette enquête a duré une semaine. La meilleure preuve, selon lui, de l'évaluation favorable de ses supérieurs, c'est qu'il est resté encore six mois à son poste après les événements et qu`il a obtenu un visa américain.

    L'ex-capitaine Castera Cénafils confirme donc la chaîne de commandement déjà affirmée par la note de presse du commandant en chef, mais sa déclaration contredit celui-ci sur un point, la date, et il ajoute un élément nouveau sur la cause immédiate du déclenchement de l'action à Raboteau. Le premier parle d'attaque repoussée contre l'avant-poste de Raboteau, le 22 avril (date exacte). Son supérieur évoque une attaque du quartier général du département militaire des Gonaïves qui aurait été contrecarrée dans la nuit du 24 au 25 avril 1994. Nous avons également interrogé d'autres détenus dans cette affaire : un ex-militaire et 3 attachés dont les noms figurent dans la liste des auteurs présumés des violations des droits de l'homme à Raboteau.

    Le haut état-major des FADH a également enquêté sur ces événement de Raboteau. Plusieurs des témoins que nous avons rencontrés disent avoir, au mieux de leur connaissance, témoigné également devant cette commission d'enquête qui n'a jamais rendu publics ses résultats ni imposé aucune sanction contre les auteurs de ces actes, bien que le chef de la police qui était allé rencontrer les résidents de Raboteau leur ait formellement promis de faire toute la lumière sur ce massacre pour qu'ils aient justice.

    Quant à la version des victimes, elle fait remonter les événements au 18 avril 1994, date pour laquelle nous avons reçu cent trente plaintes relatives à des menaces, actes d'intimidations, détention, tortures et perquisitions arbitraires jointes à des atteintes à la propriété.

    Plusieurs des victimes du 18 avril figurent parmi les plaignants pour les violations du 22 avril. Si les traitements inhumains et dégradants et les dommages à la propriété constituent les atteintes les plus nombreuses, les violations les plus graves, qui hantent encore les habitants de Raboteau, furent les exécutions sommaires, les tentatives d'exécution survenues lors des attaques armées sur terre et sur mer, dans la nuit du 21 au 22 avril 1994 et les séances généralisées de torture.


    Les préparatifs

    De l'avis de la trentaine de personnes qui ont porté plainte, le 18 avril 1993, au lever du jour, à l'instigation de l'armée, des pneus et des barricades enflammées furent allumés par des attachés à des carrefours, entre la rue du Quai et la rue Paul-Prompt, comme prélude à une descente policière.

    Fort de ce prétexte, un commando composé de 7 à 8 militaires armés, en uniforme, d'une trentaine de membres du Fraph et d'environ 20 attachés, également armés, envahissent le quartier et y sèment la terreur. Ils commencent par la maison des Métayer qu'ils mettent à sac, vident de son contenu qu'ils entassent dans la rue et réduisent en cendres, pendant que d'autres commandos font le tour du quartier, passant de maison en maison, brisant portes et fenêtres, cassant meubles et vaisselles, bastonnant indistinctement les occupants du plus jeune au plus âgé. Partout où il passent, c'est la même question : Où est Cubain ? Revenus dans l'après-midi, pour intimider les gens, ils procèdent à quelques arrestations.

    Ludovic Métayer, qui a souvent été traqué par les militaires et qui fut obligé de se cacher, sera arrêté l'après-midi du 18 avril 1994 en même temps que sa fille après que tous ses biens aient été incendiés. Il se fait voler 20 000 gourdes et des bijoux. Alourdes Métayer a aussi été arrêtée, battue, puis relâchée après une nuit de prison. Depuis le 18 avril 1994, la famille a été dispersée et chacun a été obligé de chercher refuge ailleurs.

    Un étudiant (formulaire n 4253) témoigne de la razzia qui a eu lieu à Raboteau, le 18 avril 1994, en fin d'après-midi. Un groupe d'attachés battent tous les jeunes qui passent. Il est arrêté par un attaché qui lui dit : m'ap mangé ou, ou se patizan Aristid . Il est roué de coups par un caporal qui lui fracture la tête. Détenu arbitrairement à l'avant-poste de Raboteau, il échappe de justesse à une nouvelle séance de bastonnade par tout un groupe d'attachés. Vers 3 heures de l'après-midi, l'armée, qui tire à hauteur d'homme, atteint d'une balle au cou, à l'angle des rues Anténor Firmin et Paul Prompt, Roben Joseph, 37 ans, qui échappera de justesse à la mort.

    Une cousine de Cubain (formulaire n 42) dit que le 18 avril 1994, on l'a tellement frappée à la tête qu'elle a failli perdre ses yeux. Elle a reçu de violents coups de crosse de fusil et des gifles, alors qu'elle était enceinte au point qu'elle a accouché d'un bébé qui est mort tout de suite après. On a jeté les marchandises de sa mère (tante de Cubain) et on a forcé cette dernière à se déshabiller pour l'humilier. Son fils de 9 ans a été battu par un militaire et on l'a obligé à boire l'eau infecte et puante des égouts à ciel ouvert, remplis de matières fécales et de détritus de toutes origines. Cette dernière accusation sera reprise plusieurs fois par des victimes qui ont été forcés de boire l'eau des égouts ou de se mettre la tête dans des mares à cochons , ou bien qui ont vécu l'inquiétude de voir leurs jeunes enfants exposés à cette torture abominable.

    Marie-Denise Fleury (F-71) a assisté le 18 avril 1994, à la fin de la torture de son beau-père, Valcius Valcin, 65 ans, aveugle depuis 27 ans. Sa jeune soeur, qui occupait une pièce de la maison, a pu, de sa chambre, voir agir l'attaché le plus connu du quartier et 4 autres attachés accompagnés de 3 militaires en kaki. Les tortionnaires ont arrêté leur torture lorsque Valcius Valcin a commencé à vomir du sang. Lorsqu'ils furent partis, elles se sont portées au secours de leur beau-père qu'elles ont essayé d'allonger. Mais celui-ci est tombé sur ses deux genoux et il a recommencé à vomir du sang. Il devait mourir très tôt le lendemain 19 avril 1994. Il n'y eut pas de veillée par ordre des militaires et son enterrement eut lieu dans la plus stricte intimité, par peur des militaires, vers le 25 avril.


    L'encerclement

    En plus de terroriser la population, l'opération du 18 avril semble avoir aussi eu pour objectif d'observer les mouvements de fuite des gens et de confirmer leur habitude de se réfugier en mer, leur ambassade , afin de mieux arrêter les détails techniques destinés à assurer le succès du massacre du vendredi 22 avril 1994.

    Le 22 avril 1994, aux petites heures du matin, l'armée opère un quadrillage serré de tout le Bas-Raboteau en même temps qu'elle poste des militaires dans 13 petits canots chargés d'armes et de munitions et une grosse chaloupe. Ils occupent la mer de façon à ne permettre aucune fuite aux habitants de la zone. Les canots sont pilotés par des pêcheurs réquisitionnés de force ou de nouvelles recrues du FRAPH.

    L'opération semble s'être déroulée en 3 étapes :

    a. Vers 4 heures du matin, les militaires en tenue de combat, vert olive, avec à leur tête le Capitaine Castera Cénafils et son attaché Jean Tatoune, quadrillent le Bas-Raboteau, escorté d'attachés et de membres du Fraph. Ils sont plus de cent militaires, estiment les témoins. Ils tirent en l'air pour réveiller les gens endormis et les forcer à s'enfuir, puis tirent à hauteur d'homme sur tout ce qui bouge.

    b. En habits civils, ils occupent le rivage et la mer et attendent de pied ferme, dans leurs canots, les fuyards qui vont aller donner tête baissée dans le piège, dans la noirceur de la nuit. Mais en plus des fuyards, nombre de pêcheurs dont c'est l'heure de travail et plusieurs voyageurs en provenance de Bombardopolis seront également pris dans la souricière, sous les tirs nourris des militaires en canot. Parmi ces voyageurs, Hilaris Fanatis, qui était attendu par des parents, figure au nombre des disparus .

    c. A l'aide de renforts, qu'il semblent avoir faits venir de Saint-Marc et de la capitale, les militaires entreprennent de ratisser toute la zone, à la recherche de Cubain et d'armes, prétendent-ils. Ils vont de maison en maison, brisant portes et fenêtres, détruisant tout sur leur passage, raflant argent, bijoux et petits objets. Forcés de s'allonger dans la rue, les gens seront bastonnés ou maltraités de manière indiscriminée - femmes enceintes, vieillards, jeunes en bas-âge, nourrissons - sous les invectives et les injures des militaires qui opèrent en groupes de 2 à 5 sans compter les attachés.

    Des résidents d'un bloc de maisons contigu à Raboteau ont révélé à la Commission qu'en plus des tirs nourris, ils ont été brutalement réveillés vers 6 heures, le matin du 22 avril 1994, par des militaires qui leur ont donné l'ordre de sortir de leurs résidences. C'est ainsi qu'ils ont assisté à la fuite éperdue des citoyens de Raboteau avec leur progéniture. Ils affirment que, pour eux, c'était pire encore que les événements de la nuit du 28 au 29 novembre 1987 et ils sont d'accord avec les gens de Raboteau pour estimer à une centaine les pertes de vies humaines de ce 22 avril.

    Un témoin direct rapporte qu'ayant eu à traverser la ville en compagnie de trois autres personnes, entre minuit et une heure du matin, dans la nuit du 21 au 22 avril 1994, il a pu voir Raboteau et ses résidents endormis comme tout le reste de la ville où tout était calme et silencieux. Les besoins de son travail l'ayant mis en situation de passer par la caserne des Gonaïves, il affirme que :

    - aucun militaire n'était disponible cette nuit-là pour les services à la population ;
    - tous les attachés avaient été consignés dès le 21 avril en soirée ;
    - une garnison de plus de cent militaires en tenue de l'unité tactique campait à côté de la caserne, prête à se déployer ;
    - les opérations militaires ont commencé à Jubilé avec des tirs nourris de plus en plus sonores en se rapprochant de Raboteau encore endormi ;
    - le commandant de l'unité tactique dirigeait personnellement les opérations à Raboteau.

    L'incertitude demeure sur le nombre de personnes qui ont perdu la vie dans ce cataclysme humain.


    Témoignages

    A. Exécutions sommaires

    Célony Séraphin (F-07) dénonce l'assassinat, le 22 avril, de son frère, Luckner Antoine, pêcheur, dont le cadavre, retrouvé sur les berges criblé de balles le 25 avril 1994, a été ensuite saisi par les militaires. Le 26 avril 1994, son canot est retrouvé couvert de sang. Pour obtenir un constat, M. Célony Séraphin a dû payer 350 gourdes au juge de paix et 225 gourdes chacun à deux militaires, soit un total de 800 gourdes, selon ses déclarations.

    Ramong Jean-Louis (F-136) avait prêté sa maison à Ti-Claude (Claude Jean), qui avait laissé Jubilé pour se joindre aux groupes des jeunes de Raboteau. Claude a été tué avec, sur lui, la clé de la maison de Ramong. Occelia Pierre, Marie-Michèle Serphilise et d'autres témoins attestent avoir vu un militaire abattre Claude pendant que celui-ci courait vers la mer. Parmi les cadavres qui ont été exhumés quelques semaines après cet entretien, la Commission en a retrouvé un qui avait une clé dans sa poche. Charles Saint-Éloi (F-4366) explique que le matin du drame, en entendant les tirs nourris des militaires, Claude Jean et lui se sont mis à courir vers la mer, mais son compagnon a été atteint d'une balle au pied, il est tombé. Les militaires l'ont achevé sur la plage. Il a été aussi témoin de l'exécution sommaire de trois autres personnes (Dieukivlé, ainsi qu'un homme et une femme qu'il ne connaît pas), avant de prendre un voilier pour se rendre à Barthole où il s'est réfugié.

    Marie-Jeanne (F-1170) dénonce l'exécution sommaire de son concubin, Michel Pierre, surnommé Jamèdodo , père de ses 2 enfants. Elle déclare l'avoir vu fuir vers la mer, plonger, et a même suivi sa silhouette en train de nager. Il n'est pas revenu de la journée. On a retrouvé son cadavre 3 jours plus tard. Les membres du Fraph l'ont empêché de s'approcher de la plage, sous peine de mort. Ils l'ont enterré superficiellement. Les chiens l'ont déterré partiellement et ont commencé à le manger. Un bras était hors du sable et elle a reconnu le maillot qu'il portait, ce 22 avril 1994. Aidée de sa soeur Foufoune, elle a enterré plus profondément ce bras. On lui a fait une tombe, plus tard, au bord de la mer.

    D'après les témoignages des membres de la famille de la victime, rencontrés par des observateurs de la MICIVIH, Frédéric Dieukivlé était chez lui dans le Bas-Raboteau quand les militaires ont envahi le quartier. C'est quand un groupe de militaires et de civils armés ont commencé à tirer des coups de feu près de sa maison qu'il est sorti de chez lui en courant en direction de la mer. Il a été atteint par une balle à l'épaule, mais il a continué à se traîner vers un canot. D'autres coups de feu l'auraient atteint et il serait mort au bord de l'eau, près d'un canot. Sa famille a eu peur d'aller prendre le corps. Il a été enterré ce même jour par des civils qui étaient accompagnés par des militaires.

    Joanel Attis (ou Attus) habitait La Tortue et il était venu voir sa mère qui habite à Raboteau. Son cadavre a été retrouvé au bord de la Saline Barthole, le 26 avril 1994, par un pêcheur. Il a été identifié grâce à ses vêtements par son demi-frère qui déclare qu'il n'y a pas eu d'enterrement tellement le cadavre était en mauvais état. De plus, son transport était très risqué à cause de la répression. Le corps de la victime a été mangé par des animaux. Il avait cinq enfants. Deux sont décédés depuis, son demi-frère s'occupe des autres.


    B. Disparitions forcées

    Rocheny Ulysse (F-84) rapporte la disparition de ses deux frères, Louis Ulysse et Rameau Ulysse, depuis le 22 avril 1994. Ils étaient tous les trois ensemble lorsque les tirs retentirent et les trois prirent la fuite. Rocheny est allé se cacher dans une latrine et les deux autres ont pris un bateau et sont partis en mer où ils ont été piégés par les balles des militaires. Chacun des victimes laisse deux enfants âgés de 3 à 7 ans.

    Paulas Jean-Baptiste (F-3129), père de deux enfants, est sorti prendre son canot pour fuir. Il n'est jamais revenu. Un militaire, ami de la famille, aurait dit au frère de Paulas qu'il avait vu d'autres militaires tirer sur lui.


    Liste des morts ou disparus (source CNVJ)

    F-07 : Antoine Luckner, découverte de son cadavre le 25/04/94, découverte de son canot ensanglanté le 26/04/94.

    F-012 : Attis ou Attus Joanel, découvert à la Saline Barthole le 26/04/94.

    F-4366 : Frédéric Dieukivlé, 40 ans, exécution sommaire le 22/04/94.

    F-107-136-1225 : Jean Claude dit Ti-Claude (Avion), exécution sommaire le 22/4/94.

    F-4366 : 2 inconnus, un homme et une femme selon un témoin, exécution sommaire.

    F-1170 : Pierre Michel Jamèdodo , exécution sommaire le 22/4/94.

    F-088 : Valcin Valcius ou St. Hilus, aveugle depuis 27 ans, torturé le 18/4/94, décédé le 19/04/94.

    F-4000006 : Bonelus Eveillé, disparu en mer le 22/04/94.

    F-03 : Frédéus ou Frédéric Lexius, disparu en mer le 22/04/94.

    F-3129 : Jean-Baptiste Paulas, disparu en mer le 22/04/94.

    F-3210 : Saint Pierre Setout, disparu en mer le 22/04/94.

    F-084 : Ulysse Loris, disparu en mer le 22/04/94.

    F-084 : Ulysse Rameau, disparu en mer le 22/04/94.


    Procès-verbal dressé à Raboteau :

    - Joseph Michel, 32 ans, exécuté le 22/04/94
    - Une femme de Bombardopolis et son bébé, exécutés ou noyés le 22/04/94
    - Pierre Jean, exécuté le 20/04/94.

    Source MICIVIH : Fanatis Hilaris, de Bombardopolis, exécuté ou noyé.

    Personnes exécutées le 22 avril 1994 figurant dans le livre de la morgue de l'hôpital des Gonaïves :

    Daniel Brutus : enreg. N 250, mort par balles (F-022)
    Tidé Bélizaire, 27 ans, enreg. N 279, mort par balles à Raboteau

    La Commission justice et paix rapporte des découvertes aux dates suivantes :

    1. 22/04/94 : un cadavre non identifié sur le rivage de Raboteau
    2. 24/04/94 : Bas-Carénage, 2 cadavres de jeunes garçons déjà gonflés sont rejetés par la mer
    3. 28 et 29/04/94 :plus loin de Raboteau et du lieu dit Mon repos , 5 autres cadavres non identifiés dont l'un porte une corde au cou
    4. 06/05/94: au bord de mer, près de Raboteau, un cadavre dans un état avancé de décomposition, dévoré aux trois quarts par des animaux
    5. Dans la 1ère quinzaine de mai, un autre cadavre a été rejeté par la mer à Bas-Carénage
    6. 12/06/94 : dans l'après-midi, découverte du cadavre d'un garçon de forte corpulence, au visage déjà dévoré par les animaux.

    Total : 11 cadavres non identifiés


    Liste partielle de personnes portées disparues, rapportée par la Commission justice et paix des Gonaïves (pour lesquelles la CNVJ n'a pas reçu de plaintes)

    1. Cléotès Jean-Baptiste, 26 ans, père de jeunes enfants, qui avait essayé de s'echapper avec son frère dans un canot en compagnie d'un témoin survivant qui savait nager. Il n'a jamais été revu.

    2. Estéphène Jean-Baptiste, 20 ans, père d'un jeune enfant, frère de Cléotès qui aurait péri avec lui dans le canot où les deux avaient pris place. Il n'a jamais été revu.

    3. Jean-Hilaire Simon, pêcheur, père de 8 enfants, habitant du bidonville de Jubilé, parti tôt à la pêche dans la nuit du 21 au 22 avril 1994, il n'a jamais été revu.

    4. Viergella Silvéus, mère de 5 jeunes enfants, épouse de Jean-Hilaire Simon. Elle est allée à Raboteau, tôt le matin, à la recherche de son mari, lorsque les tirs ont commencé. Selon toute probabilité, elle semble être l'une des victimes du massacre du 22 avril 1994, car elle n'est jamais revenue.


    C. Cadavres non identifiés qui auraient été retrouvés le 23 avril 1994 à Ka-Soley, selon l'enquête menée par le comité de Coordination des quartiers des Gonaïves

    - Deux personnes ligotées ensemble qui semblent avoir été tués ensemble.
    - Cinq cadavres de jeunes garçons et 1 d'une jeune fille. Les six cadavres forment un groupe.

    (L'armée n'a pas permis aux parents ni d'identifier ni de récupérer ces cadavres).


    D. Informations recueillies par la MICIVIH (visite du 27 et 28 avril 1994)

    Les observateurs de la MICIVIH ont identifié sur la plage des fosses en forme de monticules. D'après les témoignages, il s'agissait de :

    a. La fosse de Ti-Claude (Claude Jean) à demi découvert et montrant un trou dans l'os frontal, et celle de Jamèdodo (Michel Pierre) révélant un bras avec une moitié d'os à découvert (ces cas ont été rapportés à la CNVJ par leur famille).

    b. Quatre monticules de terre fraîchement remuée et qui contiendraient les cadavres de deux pêcheurs, d'un jeune garçon de 12 ou 13 ans et le cadavre d'un inconnu. Les gens de la zone l'avaient identifié comme étant celui de Val Valcin. Des proches de ce dernier attestent qu'il a été enterré au cimetière des Gonaïves.

    c. Deux autres monticules de terre remuées récemment et où se trouveraient : Nicolas, 28 ans, ainsi connu, et Dieukivlé Jacques Frédéric, 30 ans (cas rapporté à la CNVJ).

    d. Un cadavre reposant sur l'herbe à un kilomètre et demi de la Saline, la tête partiellement mangée par des animaux, et identifié comme étant un pêcheur dans la quarantaine, originaire du Cap-Haïtien, connu sous le nom de Zacharie et tué dans son canot de pêche (date de la mort incertaine).

    e. Trois personnes tuées lors du massacre du 22 avril 1994 auraient été retrouvées sur un canot portant l'inscription Dieu-si-bon qui aurait accosté dès le 22 avril à Bas-Carénage avec les cadavres bien ligotés.

    f. Selon un pêcheur, un bateau avec des gens en civil auraient ramassé et emporté une grande quantité de cadavres (20 environ) flottant sur la mer. Fait également rapporté par le comité de quartiers des Gonaïves.

    g. Des cadavres (8 environ) ont été vus sur l'île de Batola face au littoral de Raboteau. Ils auraient été ramassés, transportés et enterrés au cimetière de la ville dans une fosse commune. (Nous pensons que ces 8 cadavres seraient les mêmes recensés le 23 avril 1994 par le journaliste du comité de quartiers et dont mention a déjà été faite).

    h. Plusieurs témoins oculaires ont affirmé à la MICIVIH avoir vu le 24 avril 1994 plusieurs cadavres flottant sur la mer qui n'avaient pas encore été enterrés.

    i. Un bateau en provenance de Bombardopolis transportant, comme chaque vendredi, des marchands et une cargaison, se serait retrouvé dans le feu de l'opération militaire et aurait fait naufrage. Les passagers auraient péri. Hilaire Dieu Fanatis aurait été l'un des passagers qui n'est jamais parvenu à destination et dont les proches sont toujours sans nouvelle.

    Les investigations de la Commission nationale de vérité et de justice lui ont donc permis de recenser 24 morts et disparus pour le 22 avril 1994, dont 2 inconnus. De plus :

    1. La Commission justice et paix a cité 4 personnes portées disparues et recueilli des informations sur la présence successive de 8 cadavres non identifiés à Mon Repos et Bas- Carénage entre le 24 et le 29 avril 1994, et de 3 cadavres à 3 dates différentes en mai 1994.

    2. La MICIVIH a obtenu le signalement de 18 cadavres enterrés dont 3 ont été rapportés à la CNVJ, pour un total net de 15 cadavres inhumés. Elle rapporte aussi la possibilité d'une vingtaine de cadavres emportés et enterrés ailleurs.

    En tenant compte des dates, des descriptions des cadavres ou des groupes de cadavres retrouvés, des lieux et des disparitions rapportées, et compte tenu de tous les rivages avoisinants où une investigation n'a pas été possible les jours suivants, la Commission pense qu'une estimation de soixante à cent personnes tuées lors du massacre du 22 avril 1994 est raisonnable.

    D'autres violations graves des droits de l'homme sont aussi à signaler lors de ces événements :


    Tentatives d'exécution

    F-3157 :

    Abdel Saint Louis, pêcheur. Il décrit comment, le 22 avril 1994, il s'est trouvé piégé en mer alors qu'il s'apprêtait à aller à la pêche. Un membre du Fraph l'aurait désigné aux militaires qui firent feu sur lui. A bout de souffle, après avoir plongé et replongé sous l'eau, il fut obligé de se rendre. Arrêté, il fut battu à coups de bâton et de kalòt marasa. Quatre autres personnes qui s'étaient réfugiés dans un bateau furent également arrêtés. Toutes furent rouées de coups et détenus à l'avant-poste du wharf. Couchés sur le ventre, ils reçurent chacun 25 coups de bâtons, attachés comme des crabes avec une corde, tandis qu'un cadet passait et cassait la tête de chacun, calmement. Durant les 4 heures passées à l'avant-poste, ils furent informés qu'ils allaient être fusillés sur ordre de Castera mais un autre capitaine les fit envoyer à la caserne.

    Abdel Saint Louis perdit quatre dents et porte encore une cicatrice sur le côté droit au visage. Il fut tour à tour questionné par Castera Cénafils, puis un autre colonel, lorsque son état le lui permit. Ce dernier voulait savoir où se trouvaient Cubain, Dieujuste, Fito, Bitoine, etc. Il fut maltraité durant l'interrogatoire et menacé de mort. Il passa 13 jours en prison car il n'avait pas les 2500 gourdes réclamées pour sa libération, et eut à débourser les montants suivants : cent gourdes pour ne pas être obligé de nettoyer les latrines, soixante-quinze gourdes aux deux policiers qui l'ont conduit au parquet et deux cent gourdes pour son séjour en prison.

    F-3158 :

    François Sanon, pêcheur, 46 ans, décrit comment le 22 avril, obligé de fuir à la mer pour échapper aux militaires, il vit tomber Ti-Claude sous les balles. Il s'est retrouvé dans un voilier en compagnie de 5 autres personnes : Henri Claude Elismé, Déborah, Rosiane, Ofrance, etc. On leur tire dessus. Les hommes plongent à l'eau, sous le canot, tandis que tour à tour Rosiane Profil, puis Déborah Charles sont atteintes par les balles. Capturés par les militaires et remorqués à terre en même temps qu'un passager d'une autre barque, ils sont attachés, conduits à l'avant-poste, où ils furent tous roués de coups (25 coups chacun). Rendu au poste, il est libéré par Castera à cause de ses liens de parenté avec un chef de section. Il fut obligé de se reloger ailleurs avec sa famille après avoir été dévalisé.

    F-3155 :

    Rosiane Profil, âgée de 18 ans, était étudiante et vivait avec sa mère au moment du massacre du 22 avril 1994. Le 30 octobre 1993, elle avait déjà été battue par des militaires et reçu 3 coups de bâton au cou et elle était restée traumatisée par cette expérience. Elle s'était levée très tôt le matin du 22 avril 1994 pour se préparer pour l'école. Comme elle entendait du bruit, elle regarda par le trou de la serrure et se rendit compte de la présence massive des militaires. Entrebâillant la porte d'entrée, elle voit que des soldats étaient en train de défoncer les portes des maisons avoisinantes tandis que d'autres militaires avaient rassemblé plusieurs personnes et les poussaient vers la mer.

    Prise de panique, elle s'enfuit à toutes jambes vers le wharf où elle trouve un canot avec déjà six personnes à bord dont Déborah Charles et Henri Claude Elismé. On l'aide à monter au moment même où une fusillade éclate. Les hommes se jettent à l'eau. Les deux filles sont grièvement blessées par les projectiles. Tous sont arrêtés par les militaires. Certains ordonnent de les jeter à l'eau. D'autres les font ramener à terre. Rosiane est à demi-inconsciente quand elle est amenée à l'hôpital, dans une brouette, sous les yeux atterrés de la population.

    A l'hôpital, le chirurgien est un militaire, lieutenant des FADH. Il exige 3500 gourdes pour opérer Rosiane, ne fait pas de radiographie et refuse d'accepter les 1000 gourdes que les parents ont pu réunir. Ce n'est que le lendemain, après paiement de 1000 gourdes au chirurgien, 150 gourdes pour le droit d'accès au bloc opératoire et 250 gourdes pour les assistants du chirurgien que, finalement, Rosiane est opérée, selon le témoignage reçu de la MICIVIH. En réalité, rapporte la Commission justice et paix des Gonaïves, le chirurgien militaire a seulement procédé à l'extraction des balles, sans suture, à quatre doigts du talon derrière la jambe gauche et à la cheville droite.

    Le 27 ou 28 avril 1994, des civils armés visitent l'hôpital à la recherche de personnes blessées par balles et retournent voir la victime dans la nuit. Ils tirent 3 coups de feu dans la cour de l'Hôpital La Providence. Les parents de Rosiane sont obligés de s'enfuir avec elle, loin des Gonaïves, grâce à l'aide de soeur Anne qui, devant un début de gangrène, la met en contact avec un médecin de Port-au-Prince, tout en lui trouvant un refuge avec sa mère à Marchand-Dessalines. Pendant plusieurs mois, elle fut soignée à Port-au-Prince où elle subit deux interventions chirurgicales. Ces soins nécessitèrent souvent jusqu'à deux voyages par semaine à Port-au-Prince. Alors qu'elle était à la clinique, six militaires en uniforme et un gros makout sont venus questionner le personnel, en quête de blessés par balles.

    Elle devait vivre cinq mois en marronnage avant de pouvoir retourner à Raboteau le 19 septembre 1995, après l'arrivée de la Force multinationale. Infirme, elle a dû abandonner ses études. Un examen médical par la MICIVIH, en janvier 1995, confirme une infirmité permanente due à des blessures graves causées par 4 balles ayant mis en jeu le pronostic vital. Rosiane Profil boîte et éprouve des douleurs à la jambe.

    F-070 :

    Déborah Charles, 22 ans, (), célibataire, habite chez ses parents au moment du drame, le 22 avril 1994. Vers 5 heures du matin, elle est tirée de son sommeil par des tirs. En ouvrant la porte, elle voit des militaires en train de briser les portes des maisons voisines, tandis que d'autres en uniforme vert olive et armés avaient fait coucher plusieurs personnes à terre.

    Elle se retrouve donc, comme Rosiane Profil, dans le même canot et sous les feux de la mitraille. Elle sera transportée dans une brouette en même temps que Rosiane à l'Hôpital La Providence où le même chirurgien militaire devait exiger 2750 gourdes avant de l'opérer. Comme les parents de Déborah Charles n'ont pas pu trouver l'argent, le médecin-lieutenant des FADH refusa de l'opérer. C'est encore grâce à soeur Anne qu'elle sera transportée à Port-au-Prince pour y être opérée le 24 avril 1994.

    En mai 1994, alors qu'elle était encore hospitalisée, 3 militaires en uniforme kaki vinrent à sa recherche. Devant le refus de l'hôpital, les militaires repartirent bredouilles mais soeur Anne dû lui trouver au plus vite un refuge chez des amis à Marchand-Dessalines, où elle resta plus de 7 mois en marronnage. Déborah Charles vit actuellement à Raboteau. Son pied gauche et son genou gauche sont complètement dysfonctionnels.

    L'unité médicale de la MICIVIH, qui a examiné Déborah Charles, confirme qu'elle ne peut se tenir debout ni se déplacer sans béquille et que les séquelles esthétiques et fonctionnelles sont telles que cette jeune femme a besoin d'un suivi médical et psychologique.

    D'autres tentatives d'exécution, le 22 avril, ont causé des blessures sérieuses que les victimes, par peur, ne sont pas aller faire soigner dans les hôpitaux. Néanmoins, plusieurs victimes témoignent de leur chance d'avoir pu s'echapper saines et sauves malgré des tirs en leur direction.

    F-4403 :

    Nadura Atanase 38 ans, pêcheur, revenait de la pêche, le 22 avril vers 10 h du matin quand il a été abordé par huit hommes en civil dans un canot. Ils ont accosté le sien et lui ont demandé de leur montrer ses poissons. Ce qu'il a fait. Ils lui ont alors dit de se retirer rapidement car il pourrait perdre la vie. Cependant, arrivé près du rivage, il vit environ 15 hommes en civil qui ont commencé à tirer sur lui. Il fut obligé de rebrousser chemin en vitesse et c'est seulement le 24 avril qu'il a pu rentrer chez lui où il a trouvé la maison vide. Ses proches avaient gagné le maquis comme la presque totalité des résidents de Raboteau. Quant au reste, les maîtres des lieux en avaient disposé.

    F-022 :

    Joseph Charles Eddy dénonce une tentative d'exécution sur sa personne le 18 avril 1994 par un caporal qui l'a atteint d'une balle au cou, qui porte encore une cicatrice très visible au côté droit.

    F-1198 :

    Le témoin suivant, Avrilus Jean raconte comment il a été laissé pour mort par un attaché bien connu sur la plage du Bas-Raboteau, le 23 avril 1994, tôt le matin. Il s'en allait avec sa femme acheter du sel lorsqu'ils ont surpris cet attaché et un groupe du Fraph en train d'enterrer des cadavres. Furieux, l'attaché l'a attaqué et a essayé de le tuer pendant que d'autres battaient sa femme. Il a eu la vie sauve parce qu'il a fait le mort. Pendant qu'ils partaient chercher de quoi l'enterrer, sa femme et lui en ont profité pour s'enfuir.


    Atteintes à la sécurité et à l'intégrité physique de la personne

    Comme le souligne le père Daniel Roussière de la Commission justice et paix des Gonaïves, tous les secteurs de la vie locale ont été touchés par une véritable campagne de violence et de terreur. Les 363 cas de tortures et de traitements cruels, inhumains et dégradants qui ont été portés à la connaissance de la CNVJ ne constituent qu'une faible indication de la réalité. Pour en saisir l'extrême violence, il suffit d'indiquer que pendant le seul mois d'avril 1994, les cas de 152 maisons saccagées et pillées ont été signalées à la Commission et qu'il y eut 148 cas de tortures, 129 cas de mauvais traitements rapportés, 40 cas de détention arbitraire, 14 exécutions, et 16 tentatives d'exécution. La Commission a également reçu des plaintes portant sur la poursuite des actes répressifs, même après ce massacre du 22 avril 1994 qui avait pourtant suscité la réprobation générale (F-3152, F-3211, F-3153). Ces résultats sont confirmés par les compilations de la Plate-forme des organismes haïtiens de défense des droits de l'homme et par le tableau des violations recensées par la Commission justice et paix des Gonaïves du 29 septembre 1991 au 15 octobre 1994.


    Conclusion

    Les témoignages recueillis par la CNVJ des témoins oculaires, les résultats des travaux d'anthropologie médico-légale, l'examen de pièces telles que des procès-verbaux de constats, des photos et des certificats médicaux, l'interrogatoire de certains auteurs présumés de violations, les dossiers constitués par le père Daniel Roussière de la Commission justice et paix du diocèse des Gonaïves, les dossiers transmis par la MICIVIH, qui s'est rendue sur les lieux les 27 et 28 avril 1994, les déclarations de l'évêque du diocèse et de l'ambassadeur des États-Unis, qui avait envoyé des observateurs sur les lieux, sont tous concordants.

    La Commission est d'avis que les militaires des Gonaïves, sous la direction du commandant militaire du département de l'Artibonite et avec à leur tête le capitaine, chef de l'unité tactique, assistés d'attachés et de membres du Fraph, sont responsables au moins des violations suivantes : exécutions sommaires, tentatives d'exécutions, disparitions forcées, atteintes à l'intégrité physique, traitements cruels, inhumains et dégradants. La responsabilité du haut état-major peut aussi être retenue, ainsi que celle du commandant-en-chef des FADH.

    Quant aux actes de tortures et aux actes de violence dont Raboteau a été la cible de manière systématique pendant toute la période de référence, la Commission estime que leur caractère massif présente de fortes présomption de crimes contre l'humanité, ce qu'une enquête judiciaire confirmerait. Cette conclusion vaut aussi pour les autres événements cités au début de ce texte.

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