

Une période de trois ans de violations des droits de l'homme a laissé Haïti meurtrie et appauvrie. Les déchirures du tissu social seront très longues à réparer.
Les traumatismes subis par la population sont nombreux et douloureux. Les séquelles de la répression sont multiples, profondes, et difficiles à effacer. Des blessures morales anciennes ont été réactivées avec la résurgence de pratiques que la majorité des Haïtiens et des Haïtiennes croyaient définitivement révolues avec les élections du 16 décembre 1990. De plus, beaucoup de victimes vivent le présent comme douloureux et injuste et continuent de se sentir victimes lorsqu'elles évoquent leurs conditions de vie actuelles. Après avoir survécu à l'enfer des trois annés de régime de facto, elles ont le sentiment de mourir à petit feu sous l'effet de la cherté de la vie, la rétention des produits de première nécessité, la misère, et l'injustice.
La Commission nationale de vérité et de justice voudrait attirer l'attention du gouvernement haïtien et de la communauté internationale sur la fragilité de la situation sociale et de celle des droits de l'homme pendant la période de transition que devra traverser Haïti. A cet égard, une attention particulière devrait être prêtée au coût social des politiques économiques y compris l'ajustement structurel. En effet, toute aggravation des tensions sociales qui résulterait de l'application de telles politiques sera payée au prix fort car compromettant l'amélioration de la structure des droits de l'homme actuellement observée. Toute rechute dans ce domaine aurait des conséquences incalculables sur la stabilité du pays et de son économie.
La négation d'humanité qu'ont constitué les atrocités commises ont provoqué l'horreur, le ressentiment, la révolte, la soif de vengeance et la haine. Ces sentiments, quelque soit l'atrocité des faits qui les ont inspiré, sont de nature à perpétuer la déchirure sociale par le déclenchement d'une spirale d'actes de vengeance qui seront eux aussi le lit de vendettas futures. D'un autre côté, l'amnésie collective, échappatoire aussi facile que naturelle, peut finir par confondre dans le même flou victimes et bourreaux, empêchant de tirer des leçons de l'histoire, exposant au révisionnisme et surtout à la résurgence des mêmes tragédies.
Haïti est à la croisée des chemins et tous doivent se sentir concernés. Les plaies sont vives dans cette société divisée et polarisée. Les idées de liberté et de justice mobilisent toujours la majorité et certaines injustices peuvent être vécues comme une agression contre son droit de vivre. Les victimes d'hier réclament justice et se méfient du système judiciaire, cherchent une perspective d'avenir et doutent d'une possibilité de changement.
Seule une justice sereine et impartiale serait de nature, par la justesse de ses sanctions, à ressouder le pays. En refusant l'oubli, en assumant le passé, on prépare un meilleur avenir. L'histoire récente doit donc être prise en charge de façon lucide et responsable.
En identifiant et en poursuivant les coupables, ce n'est pas seulement l'impunité qui est combattue. C'est aussi la confiance en l'État et en la société, dans leur rôle émérite de protecteurs des droits fondamentaux des citoyens, qui est rétablie. En sanctionnant sévèrement, tout en respectant le droit à la vie, c'est le caractère sacré de celle-ci, malmené par l'oppression, qui est réaffirmé. En prenant en charge les victimes, en leur manifestant à toutes, compassion et respect, c'est la solidarité sociale qu'on redécouvre. La réconciliation doit passer par la justice.
La soif de la liberté et la revendication de l'héritage africain sont des traits marquants de la
culture haïtienne. Par la littérature orale et écrite, le théâtre, la musique, la peinture, par la
télévision et la radio, un renouveau culturel donnerait de la vigueur à l'élan de réconciliation.
Enfin, l'éducation, scolaire et populaire, devra être un instrument de conservation de la mémoire
collective de l'oppression, tant par les horreurs à bannir du pays que par les exemples de
résistance qui peuvent forger l'âme et l'esprit des générations futures. Le défi de la jeunesse,
exposée au chômage, à la prostitution et à la délinquance, doit être relevé dans ce sens. Elle
constitue la majorité de la population. C'est en gagnant son coeur et son esprit à la cause de la
liberté, de la solidarité, de la tolérance, et de la dignité, qu'Haïti préparera un autre avenir.
Retournez au début de la page